S.O.S PAYSANS EN DÉTRESSE.

Bonjour les Brillantes, bonjour les Brillants. L’idée pouvait paraître saugrenue il y a à peine un siècle, elle est aujourd’hui une réalité à laquelle il va falloir s’habituer, ou au contraire, contre laquelle il va falloir lutter. La paysannerie française se meurt, et les terres agricoles disparaissent peu à peu de nos paysages. Faut-il pour autant s’y résigner ? La réponse est non pour l’association « Terre de Liens », vous allez le découvrir en parcourant ces lignes, la fin de la petite agriculture n’est pas une fatalité dont se délectent les promoteurs immobiliers ou les gros exploitants terriens. D’autres voies sont imaginables et c’est le sujet de cet article. Mais je dois le dire, avant d’arriver sur l’Eco-site de Eurre, lieu de mon rendez-vous avec Marie-Leïla, et en voyant les panneaux que je croisais, je fus pris d’un doute…

Allez, c’est parti, rencontre.

  • Bonjour je m’appelle Marie-Leïla Mouili, et je suis bénévole à « Terre de Liens » dans la Drôme, alors l’association « Terre de Liens » est structurée à l’échelle régionale, en l’occurrence ici Rhône-Alpes, avec des antennes de bénévoles localement, donc les salariés s’occupent de la coordination des bénévoles, et ce sont les bénévoles qui répondent à toutes les sollicitations, à l’échelle locale.
  • Alors je sais que l’association « Terre de Liens » existe depuis 15 ans, qu’elle compte pas moins de 25000 membres, mais je vais vous demander de me présenter l’association avec vos mots à vous.
  • « Terre de Liens » est d’abord un mouvement citoyen qui s’est posé la question de l’accès au foncier pour les agriculteurs. Avant les années 2000 déjà se posait la question, notamment pour les gens qui n’étaient pas issus du milieu agricole, d’avoir accès aux terres agricoles, c’était une problématique. Nous nous occupons de la préservation, du foncier agricole, c’est à dire que nous sommes en lien avec les collectivités sur comment préserver le foncier agricole et faciliter les installations de nouveaux agriculteurs, ou maintenir des agriculteurs en place. Ce mouvement est pluriel, il y a des associations à l’échelle régionale et partout en France, il y a une fédération de toutes ces associations régionales, et puis il y a deux structures qui peuvent acheter les terres, acheter les bâtiments, c’est la Foncière qui collecte l’épargne citoyenne pour acheter des terres et qui les met ensuite en location à des agriculteurs qui ne pourrons pas revendre ces fermes, donc l’idée c’est vraiment la préservation sur du long terme des fermes, et à côté de ça il y a la Fondation qui elle collecte des dons. Des dons d’argent, mais aussi des donations et des legs de fermes.

  • Marie-Leïla, quel est votre parcours, qu’est-ce qui vous a amenée vers le rural, vers la préservation de celui-ci, de l’écosystème, et toutes ces autres démarches qui vont être évoquées avec vous… ?
  • Je suis comme beaucoup de gens, je suis d’origine urbaine et j’ai fait des études d’agronomie, qui m’ont amenée à connaître les problématiques du monde agricole, et depuis petite je suis attirée par le milieu rural et par le travail agricole. Voilà, c’est ce qui m’a amenée à m’engager à « Terre de Liens » comme bénévole, j’ai travaillé dans des associations qui œuvrent pour faciliter l’installation de nouveaux agriculteurs, et les accompagner.
  • Donc si je comprends bien, vous avez vocation à acheter ou racheter des terres ou des fermes pour soutenir des agriculteurs qui ont fait le choix d’une agriculture biologique, à taille humaine, et c’est l’épargne qui aide de façon concrète à redynamiser les campagnes. Il y a combien de fermes « Terre de Liens », ici en Rhône-Alpes ? Parce que je sais qu’au niveau national c’est 254…
  • Alors il y a 27 fermes en Rhône-Alpes, en fait l’acquisition s’est vraiment accélérée, donc il y en a de plus en plus, dans la Drôme, la plus ancienne est basée à Upie qui a permis l’installation d’un paysan boulanger, il y a une ferme dans les Baronnies à Sainte Jalle, qui a été en partie donnée à la Fondation par les propriétaires, il y a deux fermes à Saint-Dizier-en-Diois, et une ferme à Vachère en Quint dans le Diois, et plus récemment, il y a eu des acquisitions de vignes en Clairette à Espenel, ça c’est la dernière acquisition, c’était l’année dernière.
  • Donc le principe passe par le don, par le legs, que vous collectez, que vous centralisez, puis grâce à ces dons, grâce à ces legs, vous prenez possession d’une ferme, d’une terre agricole, ou pourquoi pas d’un bois… Qui deviennent inaliénables, on ne peut plus se défaire de ces propriétés une fois que « Terre de Liens » en a fait l’acquisition, c’est bien ça ? Expliquez-moi…
  • Alors il y a deux choses différentes. D’abord il y a donc la Foncière qui est une société en commandite par actions, donc il y a des épargnants qui placent leur épargne, il achètent des actions en fait…
  • Mais, elles sont rentables ces actions ?
  • Non, justement, ce sont des actions qui ne sont pas rémunérées, ça fait partie de nos principes, l’action suit la valeur de l’inflation, mais elles ne sont pas rémunérées…
  • Une action c’est 104 Euros, quel est l’intérêt pour l’épargnant si elles ne rapportent rien ? C’est juste pour être en accord avec sa conscience, avec sa morale ?
  • La première chose c’est effectivement ça, le principal moteur c’est ça. En fait c’est de l’argent non rémunéré, mais qui ne perd pas de valeur non plus, c’est donc un placement sûr, mais l’enjeu principal c’est de préserver des terres agricoles et de faciliter des installations, après pour ceux qui sont imposables, c’est déductible des impôts, à hauteur de 25%, donc voilà, ça peut être attractif pour certaines personnes. Notre stratégie c’est d’avoir plein de petits apporteurs, plutôt que quelques gros, donc oui, les gens qui donnent à la Foncière sont très variés.
  • Marie-Leïla, comment elle est née cette initiative ?
  • En fait il s’agit de plusieurs réseaux, le réseau Relier, qui est un réseau national qui se préoccupe de toutes les questions rurales, et qui dans les années 95 s’est posé cette question là, en restant en lien avec les agriculteurs bio et biodynamique. Et notamment parmi les fondateurs de « Terre de Liens » il y a d’anciens administrateurs de la Fédération Nationale d’Agriculture Biologique, donc oui, ce sont des agriculteurs, des citoyens, qui ensemble ont réfléchi… donc, à la base c’est un mouvement d’éducation populaire aussi. C’est à dire qui a vocation à mobiliser des citoyens, à sensibiliser autour de cette question là et à faire bouger les politiques aussi sur cette question.
  • Vos missions sont nombreuses, vous parliez de sensibilisation, il y a également l’organisation d’événements, la conception d’outils… Je m’arrête un instant sur cette dernière phrase, la conception d’outils, ne me dites pas que vous créez des pelles et des pioches…
  • (sourire), non… en fait il y a plein d’outils au sein du réseau, déjà des outils pour les bénévoles, parce que l’instruction d’un projet d’acquisition c’est très long, il y a donc plusieurs outils. Après nous on s’adresse aussi aux élus des collectivités, ce qui nécessite aussi des outils. Mais un outil ce peut être aussi un livre, et là je pense notamment à « Agir sur le foncier agricole », il y a vraiment plusieurs outils dont ceux qu’utilisent les candidats qui recherchent des terres. D’ailleurs nous avons un site d’annonces qui s’appelle « Objectif Terre » où les gens peuvent publier leurs annonces s’ils ont des fermes à vendre ou à louer, et les gens qui recherchent peuvent également publier une annonce, parce que c’est regardé régulièrement. Donc ça aussi, c’est un outil, après il y a un autre outil à destination des collectivités pour savoir combien de fonciers agricoles ils ont besoin pour avoir une autonomie alimentaire, c’est très varié en fait. En fait, à chaque besoin que nous identifions, correspond un outil, voilà… Je pense à un autre… Il s’appelle Récolte, qui recense toutes les initiatives de collectivités en France qui agissent sur le foncier.
  • Très bien, je continue d’énumérer la liste de vos missions, vous accompagnez également les porteurs de projets et les fermes installées qui sont donc reprises en main… à ce propos, j’ouvre une parenthèse d’importance, il y a en France 100 fermes qui disparaissent chaque semaine. Ce qui m’amène à penser que vous êtes bien plus qu’un lanceur d’alertes, vous êtes plutôt dans le constat d’un drame…
  • Oui, « Terre de Liens » c’est une réponse à ce constat en fait, c’est à dire qu’on voyait bien que s’il n’y avait pas de proposition pour faciliter l’accès au foncier, il y aurait beaucoup de personnes qui ne pourraient s’installer en temps qu’agriculteurs, donc c’est déjà une réponse à ce constat qui a été fait. Déjà dans les années 90… donc malgré tous nos efforts, que ce soit bénévoles ou salariés, nous savons que nous seuls on ne peut pas enrayer ces disparitions de toutes ces fermes.
  • Vous êtes en train de faire un autre constat, celui de votre impuissance ?
  • C’est surtout un constat de nos limites, ça c’est clair, et du coup ça pose la question de notre action au niveau politique, d’associer les élus qui sont de plus en plus concernés par cette question là, notamment en lien avec la souveraineté alimentaire de leurs territoires, c’est à dire tout ce qui est circuit court, alimentation locale, il y en a de plus en plus qui sont concernés par ces sujets là, et aussi la création d’emplois en milieu rural, l’attractivité des milieux ruraux, mais après il y a aussi un cadre légal, il y a aussi la loi, et donc il y avait un projet de loi foncière que Macron s’était engagé à faire, et qu’il n’a toujours pas fait, et du coup « Terre de Liens » est aussi consulté pour ces questions là.
  • Vous semblez dire que « Terre de Liens » a malgré-elle, vocation à être une association politique ?
  • Je vous le disais, c’est d’abord un mouvement citoyen, après, bien sûr qu’il a aussi une parole politique.
  • Oui, parce que le milieu paysan vote plutôt à droite. Enfin, ceux qui restent…
  • Oui, mais ça peut évoluer… en tous cas les gens qui s’installent et qui sont aujourd’hui attirés par le milieu agricole, les gens qui viennent vers nous, ne sont pas forcément de droite, c’est plus varié que ça, et puis de toute façon ce n’est pas notre questionnement, en revanche que les élus soient de droite ou de gauche… nous on porte la même parole, de toute façon. Je pense que nous pouvons être entendus par des élus de toutes tendances.
  • Mais les personnes que vous installez dans les fermes que vous récupérez ne sont pas forcément issus de ce milieu, donc j’imagine qu’ils doivent être formés… J’ai personnellement un oncle qui était paysan dans les Pyrénées, je te salue tonton Dominique, il est à la retraite aujourd’hui, il avait quelques vaches, et il me disait que la paysannerie « ça ne s’invente pas, c’est le travail d’une vie », et il me disait avoir du mal avec ces jeunes écolos nouvellement arrivés… comment ils pouvaient prétendre maîtriser la terre…
  • Je répondrais que ce qui me tient le plus à cœur, ce qui me motive le plus, c’est la transmission, et notamment entre cette génération là de paysans qui sont ancrés dans leur territoire, ancrés dans la paysannerie depuis plusieurs générations, et les gens qui sont attirés par ce métier là, et je le pense, il y a de belles transmissions à faire. Là vous parliez des Pyrénées, moi j’ai fait une interview d’un paysan basque qui a fait une très belle transmission avec des gens qui n’étaient pas issus du milieu agricole et qu’il a accueillis sur sa ferme. Pendant un an ils ont travaillé ensemble, voilà, c’est un très beau témoignage de transmission, donc oui, je pense que c’est tout à fait possible si il y a de l’intelligence des deux côtés.
  • Je reviens un instant sur votre vocation : vous voulez faire sortir les terres du marché spéculatif, c’est entendu, mais tout en reprenant le système de l’épargne, avec peu d’intérêts, certes, mais finalement, vous reprenez à votre compte les codes appliqués par toutes ces banques que vous combattez…
  • Disons qu’on utilise le capital des gens afin d’agir sur le bien commun. Alors oui, il y a une part de capital, mais c’est un capital qui encore une fois, n’est pas rémunéré, donc il n’y a pas de spéculation dans ce qu’on fait, donc ce n’est pas un souci d’utiliser ce capital là pour agir… mais dans l’idéal, bien sûr, ce serait l’état ou les collectivités qui seraient propriétaires du foncier agricole… parce qu’en fait, « Terre de Liens », c’est quand même… la philosophie c’est « la terre agricole est un bien commun », puisqu’elle sert à nourrir la population, un bien commun qu’il faut préserver ensemble. Je pense que cette initiative a vu le jour parce que les pouvoirs publics ne l’ont pas fait, et d’ailleurs Mitterrand avant son élection, avait reprit l’idée de « l’office foncier » et il ne l’a jamais mis en place. Ça reprenait un peu l’idée de gérer les terres collectivement.
  • Marie-Leïla, imaginons… J’ai gagné au Loto, je veux être actif au sein de « Terre de Liens », je veux faire un don de… disons 10 000 Euros, je veux être locataire d’une ferme, être paysan, mais… je veux le faire à ma manière, en clair, je veux pouvoir à ma guise, utiliser des pesticides et autres produits pas du tout compatibles avec la nature… Que se passe t-il ? « Terre de Liens » me recale ? M’interdit de travailler ?
  • Bon. La ferme est louée à un agriculteur, avec un bail particulier, qui inclut des clauses environnementales, et notamment le respect du cahier des charges de l’agriculture biologique, donc si l’agriculteur qui occupe cette ferme ne respecte pas le cahier des charges, on peut rompre son bail et il n’est plus fermier pour « Terre de Liens ».
  • Quelles sont les principales motivations des donateurs de fermes ?
  • Les personnes qui nous ont contacté, soit pour donner, soit pour vendre, ça peut être des gens qui ont hérité. Qui ne sont pas eux-mêmes agriculteurs, qui n’ont pas l’envie de s’occuper d’un bien agricole… après, ça peut être aussi politique d’en faire un bien commun, il y a des gens à « Terre de Liens » qui sont assez militants dans cet esprit là : la terre est un bien commun, et que la propriété des terres agricoles n’a pas de sens… ce qui compte c’est « l’usage » agricole, les agriculteurs doivent avoir accès à l’usage des terres, mais la propriété des terres agricoles à des individus, n’a pas de sens en soi.
  • C’est éminemment politique ce que vous dites-là, je me retrouve en train de lire Proudhon et notamment sa célèbre phrase « la propriété c’est le vol »… pour tout vous dire, je me demande si votre démarche n’est pas utopique.
  • Non, parce que ce n’est pas contre la propriété, ça concerne uniquement les terres agricoles. La propriété individuelle des terres agricoles. C’est juste dire que la terre agricole, tout comme l’eau, comme d’autres ressources communes, doit être gérée collectivement, on ne peut pas se permettre de laisser chaque propriétaire faire ce qu’il veut sur ses terres , soit les laisser en friches, soit les garder pour des résidences secondaires etc… c’est se dire que la souveraineté alimentaire c’est notre priorité commune. Alors je ne sais pas si c’est utopique, mais en tous cas c’est ce qui nous rassemble autour de ce projet de « Terre de Liens ».
  • Et puis il y a ce problème : les enfants de paysans ne veulent plus reprendre l’exploitation familiale, il y a de moins en moins de transmissions…
  • C’est mon sujet de mémoire, la transmission des fermes, du coup j’ai rencontré des gens qui ont transmis dans le cadre familial et hors cadre familial, donc c’était mon mémoire pour « Terre de Liens », et en fait, pour les parents ça peut être un échec effectivement, que leurs enfants ne reprennent pas. Après, il y en a beaucoup aussi qui ont eux-mêmes suscité leur départ, ils les ont incité à faire autre chose, et après quand c’est le moment de la retraite et de transmettre, ils sont déçus que personne reprenne, mais en fait c’est une logique, c’est quelque chose qui se cultive sur toute la vie des enfants. Il y a des enfants qui ont envie de reprendre la ferme de leurs parents, et d’autres non, en revanche ce qui est vrai, c’est qu’en effet il y a une réalité sociologique : avant ça se transmettait de parents à enfants, et maintenant ça ne se fait plus comme ça, du coup il faut inventer d’autres manières de transmettre parce que l’héritage ce n’est pas forcément un cadeau pour les enfants parce que ça veut d’abord dire qu’ils doivent se mettre d’accord, de gérer collectivement, de créer une société foncière ensemble, donc c’est pas forcément simple car les enfants n’ont pas forcément envie, après nous, « Terre de Liens », on a envie d’accompagner ces gens, les propriétaires fonciers, à faire comme nous, à faciliter les installations, à louer en bio, voilà. Si il y en a qui ont envie, nous on peut les accompagner.
  • C’était le Duc de Sully qui en son temps affirmait que « labourages et pâturages sont les deux mamelles de la France », on en est loin… J’ai l’impression que vous videz un océan à la petite cuillère, que vous êtes dépendants des dons, qui par essence sont insuffisants…
  • Déjà il y a deux choses : il y a les dons et il y a l’épargne, mais c’est sûr, on en dépend, et on dépend aussi des subventions, parce que les salariés qui font ce travail dépendent de subventions, il y a les adhésions mais les subventions publiques ou privées restent primordiales. Donc oui, on est très limité dans notre action, et « Terre de Liens » tout seul ne va pas tout solutionner. C’est sûr. Là ce qu’il faut, c’est un maximum d’acteurs… c’est ce qu’on essaie de faire, de rassembler autour de cette problématique là. Mais les syndicats agricoles en sont conscients aussi, ils y travaillent aussi, les collectivités peuvent également y travailler, l’état le peut aussi par les lois, il y a pleins d’outils qui n’existent qu’en France d’ailleurs, et qui ont permis de limiter la spéculation sur le foncier, de limiter l’augmentation du prix des terres, mais malgré tout, ça ne suffit pas.
  • Vous n’en avez pas un peu assez que ce soit les associations à but non lucratif, comme « Terrre de Liens », qui soient sans arrêt obligées de compenser les insuffisances de l’état ? Vous en pensez quoi ?
  • Pareil. Et notamment que ce soit des bénévoles… en fait s’il y a autant besoin du travail des bénévoles c’est qu’il n’y a pas les moyens qui sont mis en face des besoins. Les moyens sont largement insuffisants, les moyens publics, donc moi aussi ça me dépite parce qu’on voit l’ampleur des enjeux, et oui, c’est assez désespérant de voir la lenteur avec laquelle ça évolue. Après pourquoi ça a aussi du sens qu’il y ait des bénévoles, c’est aussi pour toute la partie sensibilisation, être sur des stands, parler avec les gens, expliquer les enjeux, là, dans tous les cas, il y aura besoin de bénévoles pour ça, mais c’est vrai que pour le travail d’accompagnement des gens qui veulent transmettre, des gens qui veulent s’installer, là c’est un vrai travail.
  • Pour résumer : sans terres agricoles, pas de paysans ou d’agriculteurs de proximité respectueux de l’environnement et capables de nous fournir une alimentation saine, indépendamment de l’agro-industrie et de ses excès. Bien. Alors maintenant que nous avons parlé de l’amont, j’aimerais que nous abordions l’aval, est-ce que votre mission c’est aussi de veiller à ce qu’en bout de chaîne, nous consommions « responsable » ?
  • Déjà les gens qui viennent à « Terre de Liens » en temps que bénévoles, c’est sûr, ils ont cette approche là sur l’alimentaire, comme je le disais, la question de la souveraineté alimentaire est très importante, parce qu’on a parlé d’agriculture bio, mais c’est aussi l’agriculture nourricière qui est en jeu. Donc on installe des personnes qui ont vocation à nourrir la population. Après ce qui est important aussi c’est l’ancrage territorial, le lien avec les agriculteurs du territoire, avec les autres acteurs du territoire, par exemple une collectivité qui a besoin d’approvisionnement en produits pour sa restauration collective, ça rentre dans cette idée là, c’est sûr que parmi les gens qu’on aide à s’installer, il y a beaucoup de gens qui sont plutôt en circuit court, mais pas que, il peut aussi y avoir des gens en circuit long. Parce que le circuit long peut aussi avoir un intérêt en terme d’économie de territoire. Par exemple, mon mémoire je l’ai fait sur la zone de Roquefort, Roquefort c’est une filière à haute valeur ajoutée qui permet à des gens de rester vivre sur leur territoire, et de vivre dignement de leur métier. Mais c’est vrai, on se concentre plus sur la partie installation d’agriculteurs que sur la partie consommation dans les actions de sensibilisation qu’on mène.
  • Donc vous ne transposez pas votre philosophie au simple consommateur ?
  • Bon, comme je l’ai dit nous intervenons sur plein d’événements, donc c’est plutôt lors de ces événements, par exemple sur des marchés paysans, sur des foires bios, des choses comme ça où les gens peuvent venir rencontrer « Terre de Liens », mais c’est vrai qu’il y a plein d’autres organisations qui interviennent sur la partie consommation, alimentation et en revanche sur le foncier, il n’y a personne. Il n’y a personne. Donc c’est notre raison d’être.
  • La moitié des agriculteurs français partiront à la retraite dans dix ans ! Comment rattraper un tel retard ? Est-ce que le temps ne joue pas contre vous ?
  • C’est pour ça que notre principale motivation est d’emmener des gens avec nous, c’est à dire les élus, c’est à dire les citoyens, c’est à dire les organisations du monde agricole, c’est ensemble qu’on aura une chance de freiner cette grave diminution des agriculteurs. Mais la première chose c’est de rendre ce métier attractif, et ça, nous à « Terre de Liens », on aide, parce que nous sommes lucides, c’est un métier qui économiquement peut faire peur, en terme de charge de travail ça peut faire peur, et nous en limitant l’endettement des gens, parce qu’ils n’ont plus à acheter le foncier, et à acheter les bâtiments donc ils s’endettent beaucoup moins que d’autres qui doivent tout acheter, en limitant cette charge de dettes, on peut faciliter les initiatives et rendre le travail moins stressant. Mais c’est vrai que ça reste un travail compliqué.
  • Mais est-ce que le grand marionnettiste ne reste pas Bruxelles, je pense notamment à la PAC, la fameuse ou fumeuse, Politique Agricole Commune… Et là je reviens à nouveau à mon tonton Dominique qui me disait que l’agriculture est dans les mains de bureaucrates qui veulent uniformiser et réguler les conditions d’exercice du métier, seulement ces décisions ne se font pas au détriment des grosses exploitations, ce sont les petites terres qui sont impactées par des décisions qui sont pour beaucoup iniques.
  • Ça tombe bien que tu parles de ce sujet là parce que nous on a fait une action cette année, donc il y avait la réforme de la PAC 2021 et donc on a fait une action pour « une autre PAC », partout en France, au sein d’une plate-forme qui s’appelle « Plate-forme pour une autre PAC », dont « Terre de Liens » fait partie, on a envoyé un courrier au Ministère, l’idée c’était de prendre des photos, envoyer ce courrier, et relayer dans la presse. Mais je pense que les gens n’ont pas conscience du drame qui est lié à la PAC et comment la PAC vide les campagnes. Ça fait depuis 1992, juste après la réforme, que la Confédération Paysanne par exemple, a interpellé sur les aides qui sont attribuées à l’hectare. Le fait que les aides soient attribuées à l’hectare incite à agrandir la surface par agriculteur. Ce qui va à l’encontre de l’idée d’installer un maximum de gens, donc nous appelons à changer ça, à rémunérer à l’actif, au lieu de rémunérer à l’hectare.
  • Marie-Leïla, quel est votre avis sur le label HVE, soit le label Haute Valeur Environnementale, il s’agit d’une certification qui est prônée par le gouvernement, je crois savoir que vous la trouvez insuffisante, notamment sur l’utilisation ou plutôt sur la restriction de l’usage de pesticides qui restent autorisés par cette HVE… ?
  • HVE est un label qui a vocation à encourager les agriculteurs à s’améliorer dans leurs pratiques, c’est à dire que bio… On l’est ou on ne l’est pas… Or dans HVE il y a plusieurs niveaux, et l’idée c’est de récompenser les efforts qui sont faits par les agriculteurs, mais ce n’est pas un but en soi, ce label HVE ne devrait pas être un but en soi, le but c’est d’aller vers des pratiques de plus en plus vertueuses. Donc les gens qui le font dans cet esprit là, pour ça, moi je trouve l’initiative intéressante, mais après il faut aussi voir les effets pervers… qu’il n’y ait pas d’effets d’opportunité, que les gens profitent de ce label sans améliorer leurs pratiques.
  • Je reviens un instant sur notre région, sur la situation en Rhône-Alpes, la région attire chaque année 1% d’habitants en plus, alors le chiffre peut paraître faible, il est en réalité toujours en augmentation. Les conséquences de ces arrivées ce sont par exemple de nouveaux moyens de transport, ça créé également un tourisme nouveau… et donc on peut redouter que cette nouvelle économie empiète sur les terres agricoles, les surfaces n’étant pas élastiques, vous y avez pensé j’imagine…
  • L’usage agricole est toujours en compétition avec d’autres usages, donc oui, les usages de loisirs par exemple, qui donc sont effectivement liés au tourisme, mais même juste des nouveaux habitants, les usages de logements, qui sont les principaux usages en compétition avec l’usage agricole des terres. Nous en tous cas, nous avons vocation à préserver le foncier agricole donc on va dire que dans l’idée, on va toujours chercher à limiter au maximum le grignotage des terres agricoles et l’artificialisation. D’ailleurs nous siégeons au sein d’une instance qui s’appelle la CDPENAF (Commission de Préservation des Espaces Naturels, Agricoles et Forestiers), qui a pour vocation d’examiner tous les projets qui peuvent porter atteinte à l’espace agricole, forestier et naturel, donc c’est sûr que dans l’idée on va avoir tendance à favoriser la préservation des terres, mais dans les territoires ruraux il y a d’autres enjeux comme, je le répète, faciliter l’installation de nouveaux habitants, mais je pense que c’est aux élus locaux d’avoir cette intelligence là de réussir à faire au mieux.
  • Et ils le font ou pas… ?
  • Je pense que tout le monde n’est pas dans la même philosophie (sourire triste), après il faut dire que l’état a mis des règles très restrictives, justement pour limiter le grignotage des terres, mais on peut dire que c’est toujours insuffisant, par exemple quand on voit des zones d’activités qui sont sous utilisées, notamment quand il y a des projets de zones commerciales qui ne correspondent pas du tout aux enjeux de l’alimentation locale et de proximité. Donc, oui, on peut remettre en question ces projets là.
  • Vous n’avez pas parfois un sentiment d’abattement, parce que c’est inéluctable comme le modèle américain et ces super surfaces agricoles sur plusieurs milliers d’hectares… Comme s’il s’agissait d’une fatalité ?
  • Oui, c’est clairement la tendance, et les gens qui ne baignent pas dans l’agriculture ne se rendent pas assez compte combien c’est grave, et à quel point c’est complètement opposé à une agriculture vertueuse dans le sens « plus de soins » sur les sols, la plante, les animaux, parce que plus on gère beaucoup, moins on gère bien. D’ailleurs ça repose beaucoup sur l’automatisation, le numérique, l’intelligence artificielle… pour nous ce n’est pas l’idéal d’agriculture qu’on défend, nous on défend l’agriculture paysanne. Et pour nous c’est très grave en fait, cette tendance là est très grave, mais ce n’est pas que pour nous, c’est aussi le cas pour tous les gens qui ont conscience de cette tendance là. Mais moi j’ai toujours l’espoir que les gens réagissent… même si c’est par intérêt, c’est à dire que quand vous n’avez plus de voisins, que vous vous retrouvez tout seul dans votre hameau, ou dans votre ferme, parce que vous avez mille hectares qui sont autour de vous… d’ailleurs c’est ce qui se passe, il y a des communes où avant il y avait dix fermes, et maintenant il n’y en a plus qu’une… en fait c’est aussi dramatique pour la vie des villages, et pour le réseau agricole, les gens se retrouvent tout seuls, ils travaillent tout seuls. Moi en parallèle de ça je travaille aussi pour Solidarité Paysans, et l’isolement c’est ce qu’il y a de plus dramatique pour les agriculteurs, c’est pour ça que je garde espoir, que les gens réagissent pour éviter ça. Par exemple là où il y a déjà eu ces effets là, dans la Beauce, en Picardie, dans la Meuse, dans l’est de la France, ils ont vidé la campagne et plus personne n’a envie de vivre là-bas, donc c’est aussi aux élus ruraux de se bouger pour que leur territoire restent vivants.
  • Mais si je vous réponds comme un trader en bourse, qui boursicote sur la tonne de blé qui navigue d’est en ouest ou le contraire, et bien, vous me faites sourire et vous passez presque pour des romantiques.
  • Mais le romantisme a une valeur en soi (sourire), c’est vrai que nous pouvons passer pour des idéalistes, mais pour moi ça fait sens de mettre toute son énergie dans ce en quoi on croit, c’est tout. Pour moi ces traders là, ces gens qui font le marché agricole… en tous cas ce ne sont pas les paysans qui sortent gagnant de ce système, donc à un moment, c’est aussi aux paysans de s’organiser pour sortir de ce modèle là. Quand ils le peuvent, je sais bien que ce n’est pas si facile que ça, mais c’est aussi aux nouveaux… moi je pense que ça passe aussi par là, ce sont les nouveaux qui réorientent leur activité, par exemple avec les « transformations à la ferme », avec une partie mieux valorisée. De toutes façons, les prix sont beaucoup plus rémunérateurs que ceux qui sont boursicotés par des traders, il y a une volatilité sur le prix des céréales qui est très stressante pour des agriculteurs de taille moyenne, après les autres, ce sont des empires, c’est autre chose.
  • Comment se porte la Drôme ?
  • La Drôme a cette richesse, d’avoir une agriculture très diversifiée et des fermes de tailles moyennes, donc on va dire que part rapport à d’autres régions françaises, ça va beaucoup mieux, c’est un des départements qui attire le plus de nouveaux agriculteurs et qui installe le plus en bio, donc on va dire que par rapport à ailleurs en France, c’est beaucoup plus attractif. Mais comme partout, on retrouve cette difficulté à transmettre des grandes fermes, parce qu’il y a beaucoup de capital, en fait il y a des formes d’agricultures qui attirent beaucoup plus, le petit projet d’élevage ou le petit projet de plantes aromatiques, ou de poules pondeuses, voir de maraîchages ça, ça attire, mais les grandes cultures dont nous avons besoin aussi, ça c’est plus compliqué.
  • Vous êtes optimiste ?
  • (long silence, puis rire), ça c’est une question difficile. Je suis assez réaliste, mais ça ne m’empêche pas de faire tout ce que je peux pour œuvrer dans le sens qui correspond à ce que je défends. A mes valeurs…
  • Croyante mais pas pratiquante ?
  • (rire), si au contraire… ! Pratiquante aussi… ! Je pense que je suis assez pratiquante vu le temps que je passe pour « Terre de Liens », je suis bien pratiquante (rire). Mais s’il y avait plus de moyens, on pourrait faire beaucoup plus, après j’appelle toute personne qui veut s’engager à venir nous rejoindre à « Terre de Liens », parce qu’on peut faire de belles choses. On pourrait faire beaucoup plus que ce qu’on fait actuellement.
  • J’invite tous les lecteurs du brillant.fr à se connecter sur le site de « Terre de liens » qui permet donc de faire des dons, des legs et donc d’entrer dans le cercle vertueux de vos initiatives. Autre chose Marie-Leïla ?
  • Juste là, à l’échelle locale, dire qu’on est un groupe de bénévoles répartis sur la Drôme et qu’on se réunit souvent sur Eurre, ou parfois chez les uns ou les autres, tous les mois et demi, donc le meilleur moyen pour venir nous rencontrer c’est de venir à l’une de ces réunions, et nous on est très contents d’accueillir de nouveaux venus, et je pense que nous avons beaucoup de choses à créer ensemble, avec de nouvelles personnes motivées. Pour ça, le mieux c’est de nous contacter au bureau, à « Terre de Liens » Rhône-Alpes… Au 09 70 20 31 04. Et vive la terre qui nous nourrit… !
  • Voilà, à présent vous pouvez retourner dans votre jardin, ou arroser vos plantes… et lorsque vous sillonnerez les routes drômoises, que vous traverserez ces étendues de terres cultivables, dites-vous que là aussi, vous êtes peut-être en train de contempler l’ancien monde, celui qui faisait de la terre une nourrice, une source de vie… et qu’il est urgent de sauver le soldat paysan, afin de perpétuer, ou de réinventer ce « mieux manger » qui soigne le corps et l’esprit.
  • Mathias Deguelle.

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