ON A “MARCHÉ” SUR CREST

Samedi matin, 7 heures, j’entends le marché se mettre en place et l’homme de média que je suis, rêve de sortir son micro, pour aller interviewer les commerçants.

C’est ainsi que commença ma journée du 8 mai. Café. Douche. Habillage. Micro et appareil photo. Je dévale les escaliers. Rue de la République. Place du Général de Gaulle. Et c’est parti. Je commence par tendre mon micro à Ludovic.

  • – Je suis éleveur de volaille,
    – Racontez-nous le parcours de votre production.
    – Nous avons des petites cabanes en bois, elles sont mobiles, de 60 mètres carrés… On élève des volailles jusqu’à 120 jours voir 150 jours. Elle sont dehors, elles sont nourris sans OGM, sans antibiotique. Et nous faisons de la phytothérapie, c’est du soin par les plantes, car un des problème qui affecte les volailles est la coccidie, c’est un parasite… donc on donne à nos volailles un mélange d’ail de thym et d’origan pour faire un vermifuge, en préventif pour l’état sanitaire de nos volailles.
    – Le « circuit court » ça vous inspire quelle réflexion ?
    – Ici dans la Drôme le circuit court est hyper développé, ça nous permet de servir directement les consommateurs avec des produits locaux, de la vallée.
    – Bon je ne veux pas ici leur faire de la pub, mais si je vous oppose aux poulets Loué…
    – Oui, je comprends votre question mais je ne me place pas dans ce genre d’opposition. Je ne dirais pas de mal sur ce genre de production, il en faut pour tout le monde, il faut aussi pouvoir servir les gens qui sont en grandes villes, et on ne peut pas faire du circuit court dans ce cas…
    – Si je vous suis, vous prônez plus le qualitatif que le quantitatif…
    – Complètement… ! Je fais de la volaille à 120 jours, alors que quand vous achetez un poulet « Label Rouge » c’est 82 jours, et le poulet standard, le poulet industriel c’est 35 jours…

Je quitte Ludovic, on se tape du coude et je me dirige vers un autre stand. Clic-clac photo.

  • – Bonjour Michel
    – Bonjour je suis de Chateauneuf-sur-Isère, près de la gare TGV… Je suis maraîcher artisanal au naturel, je fais ça depuis que je suis à la retraite, depuis 6 ans ça me fait un complément… Et comme les gens apprécient nos produits, nous faisons les marchés.
    – Vous faites les marchés par pur plaisir, ou parce que votre retraite est « un peu maigre »…
    – C’est à double effet. J’ai toujours aimé jardiner, mais je joins l’utile à l’agréable, et c’est vrai que ça nous fait un bon appoint pour notre retraite… Pour tout vous dire j’ai un terrain cultivable de 6000 mètres carrés, ce qui me permet de faire du jardinage pour toutes sortes de légumes. Mais je ne fais pas tout parce que sinon ça génère beaucoup de travail, et de main-d’œuvre notamment, donc je me limite aux légumes, aux fruits et aux œufs fermiers.
    – Vous voulez dire que votre épouse et vous-même êtes les seuls sur l’exploitation ?
    – Nous parfois on prend des gens, mais c’est vrai que ça nous fait beaucoup de travail, mais vous savez, je tiens à garder un peur de temps disponible. Il faut cultiver ses fruits et ses légumes, mais il faut aussi cultiver sa façon de vivre.
    – Tout sauf être esclave !
    – C’est ça, j’essaie de ne pas l’être.

A ce moment précis je suis interpellé par une dame, l’épouse de Michel

  • – Je m’appelle Anne-Marie, et j’écoutais ce que disait Michel, et je me disais que oui, heureusement que nous avons beaucoup de terres, sinon on ne pourrait pas produire…
    – Michel, je reviens vers vous. Est-ce que le Covid a modifier votre travail ?
    – Oui, ce qu’on a pu constater, c’est que ça nous a fait une augmentation des ventes. Il y a une nouvelle mentalité, les gens cherchent des « produits courts », et c’est bien meilleur pour les affaires, on a augmenté notre clientèle.

Clic Clac, photo de Michel et Anne-Marie, et reprise de ma balade entre les stands du marchés crétois.

  • – Je m’appelle Christophe et ma spécialité c’est les noix, l’huile de noix, et le safran. J’ai une exploitation sur Chastel-Arnaud, où j’ai deux hectares de noyers, et je fais principalement de l’huile de noix avec environ une centaine de noyers. Ensuite je vends mes noix en coques, environ d’octobre à février, et tout le reste je le passe en huile…
    – Donc ensuite c’est vous qui « distillez » les noix, je pense que le terme est incorrecte…
    – En fait non, on broie les noix et ensuite on les torréfie et ensuite on presse.
    – Combien faut-il de noix pour remplir une bouteille de petite taille.
    – Alors d’abord il faut 3 kilos de noix pour faire 1 kilo de cerneaux, c’est ce qu’il est à l’intérieur de la coque. Et après il faut 1 kilo de cerneaux pour faire un demi litre d’huile. Mais moi je suis au-delà du « circuit-court » parce que tout ce que je produit, je le vends sur les marchés.
    – Quels sont les avantages ?
    – D’abord il y a le contact avec la clientèle, et puis il y a les amis du marché, et c’est une bonne récréation pour moi, c’est une bouffée d’air frais…

Clic clac, photo de Christophe, reprise de ma petite promenade micro-bucolique.

  • – Moi c’est Fabien, et je vends mes légumes et la production de quelques collègues qui sont proches de chez moi.
    – C’est comme une sorte de coopérative ?
    – Non, pas vraiment, je travaille à mon compte, difficilement parce que c’est pas évident ce genre de métier, mais bon… C’est un plaisir et une passion, on n’a guère de temps pour soi…
    – Est-ce que vous avez un complément de salaire ?
    – Non, j’ai arrêté les compléments de salaire, j’étais au RSA jusqu’ l’an dernier (…) d’ailleurs je ne sais pas si on peut appeler ça un « complément de salaire », c’était plutôt la misère…
    – Et si vous aviez le pouvoir de changer une chose, quelle serait-elle ?
    – Je donnerais plus de terre à plus de paysans, ainsi il y aurait moins de chômage et ça nourrirait plus de monde, on serait un peu moins malheureux, tous.
    – Vous pensez qu’on « bétonne » trop c’est ça ?
    – Bah oui, c’est tout pour les capitalistes, c’est ça le monde qu’on vit… Après voilà, c’est ma réflexion à moi, c’est tout.
    – Vous pensez qu’on va « droit dans le mur » ?
    – Ah ça, oui on y va « droit dans le mur »… Je ne sais pas si c’est bien ou mal de faire des enfants, moi je n’en ai pas, mais oui… On va droit dans le mur pour nos enfants.

Clic clac.

  • – Bonjour moi c’est Yann. Je fais du pain au levain bio, cuit au feu, que je vends sur les marchés, j’ai un atelier à la campagne sur la commune de Saou, j’ai donc un atelier avec un four à bois à l’intérieur pour pouvoir faire du pain dans de bonnes conditions.
    – Vous faites combien de pain par semaine ?
    – Entre 500 et 600 pains. Soit environ 300 kilos de pains par semaine.
    – Est-ce que c’est rentable ?
    – Bah, c’est rentable pour moi, mais il faut dire que j’ai « auto-construit », que je me suis auto-financé, donc mon projet n’est pas lourd en terme de structure et de charges fixes…
    – Vous êtes heureux ?
    – Ouais, je suis heureux, oui…

Clic Clac.

  • – Bonjour, moi c’est Nathalie et ma spécialité c’est la culture du chanvre.
    – Est-ce que je dois comprendre que vous cultivez du cannabis ?
    – Et bien, le cannabis n’est plus ni moins que le mot latin du mot « chanvre », donc oui, c’est du cannabis.
    – Je suis étonné. Votre vente semble légale, voir légalisée…
    – Normalement oui. Nous sommes « normalement » dans la légalité, mais il y a un flou juridique sur la fleur de chanvre.
    – Je crois savoir qu’il y a une différence notable entre les plans mâles et les plans femelles.
    – Oui, tout à fait, les plans mâles ne sont pas psychotropes, mais là on parle de cannabis, et donc on ne parle plus de chanvre, et les plants femelles sont celles qui ont des taux de THC très élevés. Nous ce que nous proposons c’est des plantes dont le taux de THC a été rabaissé en dessous de 0,2, donc nous vendons du CBD, qui est un cannabinoïde de la plante, puis il y a le CBG qui va arriver… c’est un autre cannabinoïde de la plante, et des cannabinoïdes comme ça il y en a un peu plus de 140… Actuellement on en connait qu’une quarantaine.
    – Est-ce que vous avez des problèmes avec les forces de l’ordre ?
    – J’en ai eu un peu au début, mais maintenant on va dire que ça va mieux, mais à chaque fois qu’on vient sur le marché de Crest, on ne sait pas… On ne sait pas si on restera, on ne sait rien. Mais vous savez je pense que la Drôme est tolérante. C’est un département qui est ouvert. Dans d’autres département on ne pourrait pas afficher la fleur de chanvre sur leurs stands, ce que nous on fait.
    – Comment ça se consomme ?
    – Ah, ça je ne peut pas le dire. Les gens consomment la fleur comme ils veulent. On n’a pas le droit de les conseiller, certains la fument, mais je n’ai pas le droit de leur dire qu’il faut la fumer. D’ailleurs je conseille à personne de fumer, ce n’est pas bon pour la santé, la combustion…
    – Donc vous êtes plutôt tisane ? infusion ?
    – Oui mais il y a aussi la préparation des gâteaux, oui plus par ingestion que par fumer, oui.
    – Quels sont les vertus du chanvre ?
    – C’est un anti-inflammatoire, ça permet aux gens de se détendre, surtout dans des périodes difficiles comme on vit actuellement où les gens ont besoin d’antidépresseurs ou d’anxiolytiques, et puis vous savez, après 50 ans de médications, on a fait le tour… moi je suis au même titre que les producteurs d’huiles essentielles, le problème c’est que le chanvre n’est pas classé dans les plantes aromatiques et médicinales…
    – Vous pouvez nous donner une échelle de prix de ce que vous vendez ?
    – Pour les CBD ça peut varier entre 5 et 10 Euros le gramme… Nous on est à 3 Euros le gramme. Un gramme c’est environ une poignée… L’équivalent d’une cuillère. Mais c’est difficile de vous répondre car en fonction des variétés elles vont être plus ou moins lourdes.
    – Mais rassurez-moi, vous n’êtes pas autorisée à vendre du cannabis sous forme de « barrettes » ?
    – Non. On pourrait le faire mais dans ce cas il faut détruire la plante, il faut détruire le pollen, parce qu’il est trop concentré et qu’il dépasse le taux de THC, donc ça vaut pas le coup, moi ça ne m’intéresse pas de bousiller les plantes.

Clique… et grosse claque

  • – Je m’appelle Maxime. Je fais de la bière.
    – Bien, alors, parlons-en de vos bières. C’est vous qui brassez ?
    – Oui, oui… C’est moi qui brasse. Je fais des petites quantités en fait, j’ai des cuves de 100 litres. Donc à la sortie, je fais 80 litres. Soit une centaine de bouteilles, en gros.
    – Je le sais Maxime, la bière c’est du houblon, et vous êtes connu comme le houblon… (rires), parlez nous des principes de fabrication de votre bière
    – Alors d’abord il faut prendre le malt de l’orge, du blé ou du seigle, parfois même de l’avoine… Ensuite il faut torréfier la céréale. Donc on récupère le sucre naturellement présent dans le grain, on le brasse pendant 8 heures environ, le sucre se transforme à 66, 6 degrés de moyenne…
    – 666 … ?
    – Exactement, ce n’est pas pour rien j’imagine… Toujours est-il qu’à 66,6 le taux d’extraction du sucre est maximal. D’ailleurs on ne l’extrait pas, on le transforme. En fait à 66 degrés, les enzymes « se reveillent », et elles coupent les chaînes d’amidon qui vont se transformer en glucose fermenté. Et là, on obtient un sucre qu’on va pouvoir fermenter. Ensuite on passe en ébullition, on fait bouillir la bière, une fois qu’elle boue on met le houblon qui fait « l’amérisation » qui donc va donner l’amertume.
    – Rien ne se perd, rien ne se créé, tout se transforme… Est-ce que vous êtes alcoolique ?
    – Oui. Mais je suis surtout alcooliste (rire), mais c’est vrai que c’est un problème, ça fait partie des risques du métier.

Hips clac.

Allez, retour à la maison… Cette marche sur le marché a dépassé mes espérances. Hey, une minute, je passe devant l’hôtel de ville et j’y vois un stand qui n’a rien d’alimentaire, mais tout du sanitaire… Voyons comment fonctionne les rendez-vous pour la vaccination anti Covid ici, à Crest :

  • – Bonjour je m’appelle Ruth AZAIS, je suis adjointe aux affaires sociales de la mairie de Crest, et là nous sommes en train d’inscrire les personnes pour le vaccin au centre de vaccination de Crest.
    – Vous sollicitez les passants ?
    – Non, nous leur laissons leur libre-arbitre, mais l’accueil est très bon, tout le monde est volontaire.
    – Il est 9h 30, je sais que votre stand est disponible depuis 9h, en une demi-heure, combien de personnes ont réservé leur place pour être vaccinés ?
    – On va dire, entre 10 et 20 personnes.
    – Est-ce que la question de l’Astrazeneca vous est posée ?
    – Oui, les personnes ont tendance à demander quel est le vaccin qui va leur être injecté. J’ajoute qu’il y a environ 650 vaccins réalisés par semaine et que d’ici deux semaine (soit à partir du 17 mai NDLR), nous allons passer à 900 vaccins par semaine.

Clic and… Collect ?

Je rentre à la maison, heureux de vivre dans cette ville atypique où même le marché est original, tout emprunt de localisme et de joie de vivre.
J’ai vachement bien fait de prendre mon micro, moi !

Mathias DEGUELLE

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