LES BORDS DE DRÔME, L’AUTRE TOUR DE CREST

Bonjour les Brillantes, bonjour les Brillants. A la marche je préfère la flânerie. Elle n’est soumise à aucun rythme, et c’est d’ailleurs pour cela que bien souvent la flânerie se pratique en solitaire. Mais voilà, que voulez-vous, on ne se refait pas… moi, quand je flâne sur les bords de Drôme, quand je descends vers le cours de cette rivière que l’homme n’aura jamais cesser de dompter, je veux faire partager ce que les autres flâneurs ressentent. Et puis, c’est les vacances, c’est dimanche, profitons-en puisque le soleil daigne se montrer généreux.

Avant de descendre les quelques mètres qui me séparent de la rivière, mon attention est attirée par les éclats de rires tonitruants d’un groupe d’une dizaine de personnes, assis en cercle sur des chaises de jardin, une sorte de table ronde sans table. Au fait, ce sont des anciens, majoritairement des anciennes, les cheveux sont blancs mais c’est sûr, il y a de la vie dans ce groupe.

Je me rapproche.

  • Je m’appelle Nicole.
  • Dites-moi tout, que faites-vous là Nicole, vous et vos nombreux amis ?
  • Là, on sort de table parce que nous sommes allés manger avec les personnes agées, et après on se réunit, on discute ensemble…
  • Et de quoi parlez-vous ?
  • Du cul ! (éclats de rire général).
  • Arrête… ! Non, on parle de tout et de rien ;
  • C’est à dire du cul (re-éclat de rire général).
  • J’oserais pas… !(hurlements de rire général!).
  • Allez, Mesdames, redevenez sérieuses… Voilà, je voudrais que vous me décriviez l’environnement, le cadre qui nous entoure…

  • Je suis née à Crest, je suis toujours restée à Crest, et on est bien à Crest. Moi ici ce qui me plaît, c’est la verdure, le parc, la proximité de la rivière… à part qu’on peut pas bien se baigner en ce moment, parce que… c’est gla-gla… ! (rires).
  • Selon vous, qu’est ce qui définit l’identité crestoise ?
  • Pfff… un crestois, c’est un crétin, on est nés à Crest, on est crétins (j’ouvre une parenthèse, cette vanne est vieille comme les pierres, et moi qui ai joué très modestement au foot pour l’ASSU de Montélimar, et que lors de tournois il nous arrivait de croiser Crest, déjà le Crest / Crétins était « de rigueur » NDLR), non… mais regardez, ici tout le monde est né à Crest…
  • Moi c’est Christelle, écoutez, on est là pour se défouler, oui, on se défoule, on discute avec les personnes âgées, elles savent beaucoup de choses.
  • Donc vous semblez dire que pour vous c’est important que les personnes âgées transmettent leur savoir…
  • Oui. On apprend beaucoup de choses auprès des personnes âgées. Parce que les jeunes d’aujourd’hui c’est des… on peut dire des gros mots ? Ils sont un peu cons ! Parce que eux, ils ont vu des choses que nous les plus jeunes on n’a pas vu, et c’est vrai que ça fait du bien, et si moi j’avais des enfants, je ferais pareil avec mes enfants. Transmission… Voilà !
  • Moi c’est Thierry. Et suis je reviens à ce que vous disiez, c’est vrai qu’ici le cadre est très beau, la montagne, la rivière, bien-sûr c’est beau. Christelle intervient.
  • Mais l’homme détruit tout. Pourquoi ils cassent tous les arbres au bord de Drôme, ceux qui retiennent la Drôme ?

  • Justement, parce que ces arbres finissent par dévier le cours d’eau.
  • La Drôme elle est belle, mais pour moi l’homme détruit tout. Il détruit la planète, oui, parce que la planète elle est morte pour moi… Ben oui, 15 degrés en hiver c’est pas normal, je pense que la planète elle est…malade. Si on respectait la nature tout irait beaucoup mieux, pas de chauffage, on se chauffe comme on peut… Il y a plein de choses ! Mais c’est trop tard maintenant je pense. Mais dites-moi, vous êtes crestois vous ?
  • J’ai grandi à Montélimar, mais oui je suis crestois de puis un peu plus d’un an.
  • Ah. Donc vous n’avez pas connu le fond de la digue ? Hé bien, grâce à Monsieur Mariton, on a un espace vert où on peut aller se promener, on peut aussi faire du sport, mais nous on ne peut pas y aller quand on a nos chiens parce qu’il y a beaucoup de clochards avec leurs chiens, des molosses comme ça… et on a toujours peur pour nos chiens. Des fois ils ont quatre, cinq… ou huit chiens en vadrouille, pas attachés…
  • Alors selon vous il faudrait augmenter les effectifs de police, les rondes autour des bords de Drôme ?
  • Hé bien oui… ! Moi je dis, la garde municipale devrait passer plus souvent, pour regarder ce qui se passe. Par rapport qu’on peut pas promener comme on veut… ! On est agressées. Ah oui, on est agressées. On n’est pas en sécurité. J’écoute, et je fais circuler mon micro. On me signale que la doyenne du groupe veut prendre la parole, je m’approche.
  • Bonjour, je m’appelle Monique. Et je trouve qu’elle a très bien parlé.
  • Moi, c’est Claudette, et je tiens à dire qu’il y a des choses qui ont été promises et qui n’ont pas été faites. J’ai les preuves à la maison, comme quoi on m’a promis qu’on allait dégager tous ces arbres qui ont poussé dans la Drôme, et cela n’a pas été fait, et ça j’ai du mal à le supporter. Moi si je dis « blanc », c’est « blanc », et tous ces arbres qui ont poussé face au cinéma, normalement ils ne devraient pas y être. Le peuplier c’est un arbre qui tire le plus d’eau de la rivière, et vous arrivez le 15 juin, vous ne pouvez même pas vous tremper les pieds tellement il n’y a plus d’eau. Ils n’ont pas respecté la parole donnée.

Une autre intervention interrompt :

  • Moi je suis satisfaite de pouvoir me promener, mais bon il y a des choses qui se passent qui ne sont pas normales. Les gardes ils passent en voiture et ils ne font pas ce qu’il faut. Ils ne voient pas ce qu’il se passe. Quand il y a des personnes avec des chiens qui divaguent, alors ils ont le droit de promener, on dit que leurs chiens doivent être en laisses. On aimerait promener, mais c’est pas possible.

La présence de chiens en liberté semble donc être le soucis premier qui émerge de cette rencontre, les bords de Drôme, sont aussi un espace de jeu pour nos amis à quatre pattes, et cette cohabitation n’est pas sans problème. Soit. Il me fallait rencontrer un propriétaire de chiens en balade dans les sous-bois. Je ne dû pas faire plus de 50 mètres pour rencontrer l’interlocuteur que je cherchais, une bière dans la main, et trois gros chiens qui restent à ses côtés, sans laisses.

– Je m’appelle Nathan.

  • Pour commencer Nathan, j’aimerais que vous nous décriviez l’environnement qui nous entoure.
  • C’est plutôt… calme. Et c’est ce qui est bien ici en fait. Je viens ici tous les jours de la semaine, je viens avec mes chiens. On est là… allez, cinq ou six heures par jour. Je joue avec les chiens, je me promène avec eux, on apprécie le calme vu qu’on habite en centre-ville, on a le bruit des voitures tous les jours, et ici il n’y en a pas. Et puis, je suis très bien tout seul, comme on dit « il vaut mieux être seul que mal accompagné », et on va le dire, il y a les chiens qui sont souvent mieux que les humains, c’est pas pour rien qu’on dit que les chiens sont le meilleur ami de l’homme, ils n’ont pas toute la haine, toute la violence que l’homme peut avoir envers les autres, un chien il sera toujours là pour toi, quoiqu’il arrive. Les gens ils disent les chiens, les chiens, les chiens… sauf que ce qu’ils ne se disent pas c’est qu’un chien il peut nous broyer une main en un coup de croc, et s’ils ne le font pas c’est qu’ils le veulent bien.
  • Quel est votre parcours sur les bords de Drôme ?
  • Ben en fait, on évite un peu de se promener ici, on va plus vers le skate park, parce qu’ici les chiens doivent être tenus en laisse.
  • Alors je viens de rencontrer un groupe de personnes qui m’ont dit qu’effectivement elles ne pouvaient promener leurs chiens à cause de gens comme toi, qui ne tiennent pas les leurs avec une laisse.
  • Je réponds que tous les chiens ne sont pas… Je vais peut-être utiliser des mots forts, mais ne sont pas « cons », comme on dit le chien reflète l’image du maître, donc si le maître est con, le chien est con. Moi je sais que mes chiens je peux les laisser détachés sans problème, juste ils sont un peu « fou-fou » parce qu’ils sont jeunes, mais sinon ils n’iront jamais mordre quelqu’un ou faire du mal tout simplement.
  • Vous pouvez comprendre qu’un chien sans laisse provoque « un sentiment d’insécurité » ?
  • Oui, je comprends tout à fait. Mais comme je dis toujours, les gens souvent quand ils voient des chiens détachés ils se mettent à hurler direct. Mais comme je dis, venez parler au propriétaire des chiens, et après vous pouvez l’ouvrir, mais tant que vous ne savez pas, vous ne pouvez rien dire.

Nous allons ici clore ce débat très canin, et je vais continuer mes déambulations sur les bords de Drôme. En marchant je remonte le courant, et les rencontres bienveillantes et je me laisse bercer par le flot de leurs mots.

  • Bonjour je m’appelle François.
  • Où sommes-nous François ?
  • Hé bien, c’est la rivière Drôme, qui est magnifique avec une eau extrêmement pure, le ciel bleu est lui aussi magnifique, le soleil qui brille sur les remous de la rivière, et les enfants qui jouent au milieu du sable et des cailloux… Oui, tout ça est vraiment agréable.
  • On dirait un film de vacances.
  • C’est vrai, mais d’ailleurs nous sommes en vacances, ça tombe bien.
  • Vous saviez que la Drôme est une des dernières rivières sauvages d’Europe ?
  • Non, je l’ignorais, mais en même temps, je ne sais pas ce que veut dire « sauvage ».

  • Votre question est pertinente car dans le cas de la Drôme, c’est l’homme qui l’a maintenue dans cette « sauvagerie », si j’ose dire. Dites-moi, est-ce que cette douce contemplation est nécessaire à un bien-être intérieur, un calme…
  • Hou… Alors là, c’est une vaste question. Vous savez que les philosophes chinois, autrefois disaient qu’il y avait deux sortes d’hommes : ceux qui aimaient la montagne et ceux qui aimaient la mer, mais ils ne parlent pas des rivières, donc je pense qu’on doit pouvoir assimiler la rivière à mi-chemin entre la montagne parce que c’est en pente, et la mer parce que c’est de l’eau. La rivière est à mi-chemin entre la montagne et la mer. Et là, vous allez devoir me pardonner, mais je vais encore citer les sages chinois, « l’homme de cœur s’enchante de la montagne, l’homme d’esprit jouit de l’eau », alors je pense que la présence de la rivière c’est les deux à la fois.
  • Je vois des enfants, j’imagine que ce sont vos petits enfants, vous permettez ?
  • Je m’appelle Clémence. J’ai 5 ans.
  • Qu’est-ce que tu aimes bien dans la rivière ?
  • Nager. Je suis avec mes cousins.
  • C’est génial. Vous jouez à quoi ?
  • On joue à Papa-Maman.
  • Et si maman tombe à l’eau, c’est papa qui va la sauver ?
  • Oui.

Je quitte cette formidable famille et à nouveau j’emprunte ce petit chemin et je me sens un peu comme dans le conte « Alice au pays des merveilles », je vais de surprises en surprises, trop content de faire l’école buissonnière un dimanche.

  • Bonjour, je m’appelle Mireille.
  • Qu’est-ce que vous appréciez quand vous venez ici sur les bords de Drôme ?
  • Le calme, la végétation, la rivière… Le bruit de l’eau surtout, et puis c’est bien aménagé, c’est le repos, c’est la détente.
  • Vous dites que c’est aménagé, or, il n’y a pas d’éclairage nocturne, il n’y a pas de poubelle tous les deux mètres…
  • Vous avez raison. Mais ne pas mettre trop de poubelles c’est aussi une manière de responsabiliser les personnes, qui ramassent eux-mêmes leurs détritus. Il faut bien qu’on nous responsabilise un petit peu quand même…
  • Dites-moi Mireille, quand on voit l’eau, le soleil qui s’y reflète, la végétation… Est-ce que ce cadre ne vous apporte pas une certaine quiétude, et j’ose le mot, une certaine sagesse ?
  • Oh oui, bien sur. Tout à fait. Méditer… Moi je resterais des heures comme ça, juste à écouter le bruit de l’eau, dans la nature, en plus aujourd’hui nous avons un beau ciel bleu, du soleil…
  • Sans indiscrétion, vous avez quel âge Mireille ?
  • 81 ans.
  • Alors à quoi vous pensez quand vous méditez ? Est-ce que vous repensez aux moments passés ?
  • Oui parce que j’habite dans le coin, donc je revois certains moments.
  • Je ne vais pas vous en demander plus. La rivière Drôme selon vous, fait partie du patrimoine crestois ?
  • Oh oui, la Drôme et la Tour !

On continue la balade ? Figurez-vous, que quand je me livre à l’exercice de la rencontre sur un lieu donné, j’essaie d’être le plus exhaustif possible. Surtout en matière générationnelle, et là, vous en conviendrez avec moi, ça manque singulièrement d’ados. Alors que personne ne l’ignore, les bords de Drôme sont aussi un coin rêvé pour tous les joueurs de guitare et autres poètes qui n’excèdent pas la vingtaine d’années. Tiens, mais que vois-je… ?

  • Bonjour moi c’est Camélia.
  • Tu en penses quoi du cadre qui nous entoure ?
  • Bah c’est la Drôme, c’est joli, y’a la rivière, il y a les couleurs de l’automne qui arrivent, c’est magnifique.
  • Quel effet ça a sur toi cette tranquillité de la nature ?
  • C’est apaisant. Surtout le soir quand on vient ici, mais même en début d’après-midi un dimanche, ça fait du bien, ça décontracte, c’est super… On profite du soleil, je suis avec un ami et on se balade, on écoute un peu de musique. Sinon on vient aussi le soir, là aussi on écoute beaucoup de musique, y’a personne, c’est calme, on est dans le noir, c’est une super ambiance avec le bruit de l’eau et des oiseaux, non vraiment c’est génial, on s’y attache fort à ce décors en vrai. Parce que on a une super belle Drôme et il faut la préserver. Mais il ne faut pas changer les bords de Drôme en mettant des éclairages électriques, c’est très bien comme ça. C’est nickel. Tout le monde peut en profiter, du jeune au vieux, tout le monde… ! Tout le monde se fait plaisir ici.
  • Est-ce que je me trompe si je te dis que c’est aussi la balade idéale pour les amoureux ?
  • Exact. C’est pas faux… Elle est parfaite celle-là… Jour ou nuit, à n’importe quel moment, c’est parfait.
  • Alors vous, vous êtes Sébastien, vous vous promenez avec Camélia, vous êtes d’accord avec ce que vient de dire votre amie ?
  • Oui, je suis 100% d’accord. J’ai 19 ans et ici avec ceux qui ont mon âge, on bouge beaucoup, on est très joyeux, et puis on a une belle Drôme donc, oui, c’est un peu con quand on voit des gens jeter des papiers dans la rivière. T’en penses quoi Camélia ?
  • Je suis d’accord, mais en général c’est assez propre ici, on n’a pas besoin de jeter pour ajouter quelque chose (rires), mais c’est vrai… Moi j’aime trop venir ici, quand il fait beau comme aujourd’hui, vous ne pouvez pas rester chez vous, c’est pas possible. Dès qu’on tourne la tête il y a un décors à voir, et… et à profiter.
  • Vous êtes payée par l’office du tourisme, non ?
  • Malheureusement non (rires), mais de base je suis de Valence, mais la ville, les bâtiments… Bref, j’ai décidé de passer mes vacances ici, ça veut dire que c’est magnifique. C’est trop bien. Allez, j’emprunte un peu à regret la route de mon retour vers le centre. Mais vous savez ce que c’est, les routes vers le retour sont parfois, elles-aussi faites de rencontres. Allez une dernière, juste pour conclure avec sagesse cette flânerie sur les bords de Drôme.
  • Bonjour, je m’appelle Ibrahim.
  • Quel plaisir vous avez à flâner ici, sur les bords de la rivière ?
  • C’est un dimanche ensoleillé, au calme, du coup l’endroit lui aussi est calme, on peut se reposer, et on peut profiter de tout ce qui nous entoure.
  • Comment vous percevez ce qui vous entoure ?
  • Là on est à proximité d’un parc, donc du coup il y a des beaux arbres, des enfants, on est juste au bord de la Drôme, et puis on peut percevoir de belles montagnes, comme les trois-becs, d’un côté…
  • Ce que je note Ibrahim c’est que je vous ai croisé alors que vous marchiez tout seul. Donc j’imagine que certaines pensées traversent votre esprit quand vous flânez…
  • Oui, c’est simplement ce que j’appelle de bonnes vibrations, la paix intérieure, qui peut être apaisée, qui peut apaiser nos traîtres… voilà.
  • Vous me donnez l’impression d’être en harmonie avec l’environnement.
  • Oui je cherche l’harmonie (rires).
  • C’est une quête qui n’a pas de fin ?
  • Ah, j’ai l’impression qu’on peut être mécontent, du coup j’essaie de ne pas l’être et d’apprécier le moment présent, et le cadre y est pour beaucoup… Le lâchage, les prises de têtes, les choses comme ça, ben… les arbres, la nature, le ciel, les oiseaux… Enfin, toute cette création, ça aide à l’esprit et au corps de relâcher. Voilà. C’est sur cette note pleine de zénitude et de sagesse que cet article se termine, non sans vous enjoindre à rejoindre la communauté des flâneurs des bords de Drôme, parce que vraiment marcher entre terre et rivière, on n’a rien inventé de mieux pour se recentrer, faire le point, ou plus simplement se vider l’esprit. Alors flânez bien… avant la venue de l’hiver !
  • Mathias Deguelle.

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