FRANCE BLEU DRÔME-ARDÈCHE: UNE ONDE D’INQUIÉTUDE.

Bonjour les Brillantes, bonjour les Brillants. Certains parmi vous le savent, ma carrière professionnelle s’est essentiellement passée derrière un micro. À Montélimar j’ai appris à aimer la radio, et à Valence j’ai appris la maîtrise de ce métier, ensuite je suis passé par Strasbourg, pour finir à France Inter à Paris, mais ça, c’est une autre histoire.

Vous comprendrez dès lors mon attachement affectif pour France Bleu Drôme-Ardèche, qui s’appelait Radio France Drôme à mon arrivée en 1989.

Aussi, lorsque j’ai appris que jeudi dernier, le 16 juin, la station s’est mise en grève, j’ai voulu en savoir plus. Aussitôt dit, aussitôt fait, j’ai contacté un ami de plus de trente ans, afin qu’il m’explique les mutations de la radio, et les motivations de cette grève.

Je me suis donc rendu à…

Et précisément au 70, Avenue de Romans.

Une fois à l’intérieur des locaux, je claquais trois bises à mon ami, avant que notre longue conversation ne débute…

  • Bonjour je m’appelle François Vauvy, mais tout le monde m’appelle Bob. Je suis technicien et j’ai commencé à travailler à Châteauroux dans une radio locale qui déjà faisait partie du groupe Radio France, et ensuite je suis venu à Valence en 1989, et j’y suis resté depuis tout ce temps, j’ai également eu l’opportunité de connaître d’autres radios du réseau France Bleu, et j’ai ainsi pu voir l’évolution de toutes ces radios locales de Radio France depuis quarante ans, et j’ai peur que, peut-être, nous arrivions à la fin des radios locales.
  • Ok. Alors ce qui est important de rappeler, c’est que France Bleu Drôme-Ardèche dépend du groupe Radio France, avec Madame Sybil Veil qui en est la Présidente depuis le 16 avril 2018, qui on peut le dire sans trop prendre de risque, a été nommée par le Président Macron. Alors Radio France c’est six chaînes de radio au niveau national : France Inter, France Culture, France Musique, Mouv, Fip et France Info… Et puis, il y a les stations locales de Radio France, on en compte 44 réparties sur tout le territoire français:
  • … j’ajoute que le réseau des locales France Bleu totalise environ 9 millions d’auditeurs sur toute la France, ce qui représente 16% de la population en terme d’auditoire. Tout ça n’est pas rien, et on peut le dire, les stations France Bleu se portent plutôt bien. Pourtant, il y a peu, Joël Giraud, un élu socialiste de la Région Rhône-Alpes faisait part de ses inquiétudes au Ministre de la Culture et de la Communication, j’imagine qu’il s’agissait de Franck Riester ou de Roselyne Bachelot, et pas de Rima Abdul Malak récemment nommée, peu importe, l’élu faisait donc part de son inquiétude face à la réduction des moyens humains dans les radios locales du réseau France Bleu, ainsi que concernant les titulaires de CDD dans les rédactions journalistiques, il évoquait enfin la disparition des pigistes de 10 à 25%… Alors avant d’entendre ta réaction, et afin que tout soit transparent, j’aimerais que tu précises un point, est-ce que tu as accepté cette interview en tant que salarié de France Bleu, ou est-ce que tu nous parles au nom de Sud, le syndicat auquel tu adhères ?
  • Disons que je parle en mon nom, mais évidemment comme effectivement je suis syndiqué, j’ai accès à des informations via le syndicat. Alors ça ne vous étonnera pas mais pour faire fonctionner correctement une radio, il faut du personnel. Mais aujourd’hui on ne peut faire l’impasse sur le multimédia, puisque la radio s’est emparée de ce nouveau mode de communication, et je vois bien qu’au niveau du fonctionnement des radios locales, il y a une baisse des effectifs qui se renforce ces derniers temps. Là, par exemple, on vient de perdre à nouveau un demi-poste d’animateur, on a également eu un journaliste qui n’a pas été remplacé, enfin chaque fois que quelqu’un part, change de radio locale, ou part à la retraite, il n’est pas remplacé. On est vraiment dans une pente où on réduit le personnel car « ils » prétendent que faire fonctionner une radio locale ça peut se faire avec six animateurs, six techniciens, six journalistes… En fait on est dans le flou le plus total quant au nombre de personnels qui semble raisonnable à la direction pour faire fonctionner correctement une radio locale, « ils » ne savent pas vraiment… Mais pour nous qui sommes sur le terrain, nous connaissons très bien nos besoins en personnel pour que ça fonctionne, et pour que la radio retrouve une écoute d’auditeurs conséquente. Alors il se trouve que là nous sommes dans des scores d’audience qui sont plutôt acceptables, mais bien en-deçà de ce qu’on a connu dans cette radio locale, à l’époque où on sortait beaucoup, on faisait beaucoup d’émissions en extérieur, plus de reportages, plus d’émissions en contact avec les manifestations culturelles, sportives… Et ça on n’a plus les moyens. En plus le Covid, est passé par là, et ça a freiné nos velléités d’en faire plus, mais voilà… avec moins de personnel, forcément ça va être beaucoup plus compliqué. C’est aussi pour ça que nous avons fait grève jeudi dernier, pour contester cette volonté de réduire le nombre de personnel.
  • Pour avoir une idée, il y a combien d’animatrices et animateurs sur France Bleu Drôme-Ardèche ?
  • Alors, il y a un matinalier, Philippe Costa…
  • … bon, là, à l’écran, il fait un peu le… Bref. Ensuite il y a trois animateurs qui complètent la matinée jusqu’à midi et demi, avec parfois des changements, des remplacements, du fait des congés (en 1993, à la suite d’une grève très dure, les animateurs ont obtenus d’être en CDI, alors qu’ils étaient jusque la en CDD renouvelable. Ou pas. NDLR), et donc pour assurer « notre localisme », il faut du monde toute la semaine, week-ends compris, la radio c’est 7 jours sur 7 et 24 heures sur 24, donc nous, nous faisons nos programme ici de 6 heures à 19 heures, avec une coupure entre midi et 16 heures, coupure qui nous a été imposée par la direction parce qu’on avait plus les moyens de faire de la radio l’après-midi. Voilà, donc il y a quatre personnes le matin, et une l’après-midi, ce qui fait cinq animateurs par journée de diffusion.
  • Alors puisque toi et moi sommes entrés en 1989 au sein de cette radio qui à l’époque s’appelait Radio France Drôme, et qui se situait Rue Poncet, pas loin de la Gare de Valence, est-ce que le tout premier bouleversement n’a pas été ce mariage forcé entre la Drôme et L’Ardèche ?
  • Alors, oui ça a été un changement, mais c’était bien qu’on couvre et la Drôme, et l’Ardèche, parce que ce sont tellement deux départements jumeaux, même s’il y a toujours ces petites guéguerres entre drômois et ardéchois (rire), je veux dire par là qu’il n’y a pas un ardéchois qui ne connaît pas un drômois et vice-versa, Saint-Péray et Valence, c’est la même chose, je veux dire : il n’y a que le pont qui nous sépare, mais le mode de vie est le même pour tous, on va dans les mêmes restos, les mêmes cinémas, des choses comme ça… donc, non, le problème ne vient pas de là. Non, il y a eu une façon différente de travailler au moment de la numérisation, à savoir qu’on est passé de l’analogique, avec les disques vinyle, les bandes magnétiques qu’on découpaient avec des ciseaux pour faire le montage des sons, et tout ça s’est littéralement transformé avec désormais un travail sur fichiers d’ordinateur, et c’est ce moment-là qui « a modifié la donne » et le travail de chacun dans la station. Et cette « bifurcation » a eu lieu au moment où France Bleu a été créé, c’est-à-dire que nous étions déjà un réseau de radios locales installées sur toute la France, et grâce ou à cause du tout numérique « ils » ont voulu resserrer cette notion de réseau, et donc le numérique a offert cette possibilité à nos instances dirigeantes. Ainsi pour eux c’était plus facile de gérer les flux entre Paris et nous, et finalement ça a abouti à une uniformisation entre toutes les radios locales du réseau. En fait, « ils » voulaient créer un réseau du type NRJ, Fun, Europe 2, bref un réseau qui parle pratiquement d’une même voix, même si chacun faisait le maximum pour conserver ses spécificités régionales, chacun avait quand même des « consignes nationales », je devrais dire « les contraintes nationales », on ne pouvait plus traiter n’importe quel sujet, au niveau musical même chose, nous avions de moins en moins de liberté pour diffuser nos musiques à nos auditeurs, c’est-à-dire, qu’à partir de ce moment-là et jusqu’à maintenant, il y a une tendance à ce que la programmation musicale « descende de Paris », on n’est plus du tout décisionnaires sur ce qu’on diffuse comme musiques dans nos radios locales, mise à part les quelques rares captations et prises de son qu’on fait et qu’on choisit, la plupart de la musique nous est désormais imposée, on fait tourner le même titre quatre fois par jour et ça c’est fatiguant pour nous, mais après, l’auditeur, je ne sais pas, d’ailleurs on ne leur pose jamais la question. Moi je travaille essentiellement pour les auditeurs donc personnellement je trouve ça « trop lourd », ces rotations permanentes sur des musiques qui en plus sont choisies à Paris, qui donc ne correspondent pas forcément à la région… que ce soit ici ou en Bretagne, ou dans les Landes, ou en Alsace, les gens ne vivent pas forcément de façon identique suivant la région où ils résident, donc on perd de cette fameuse identité locale qui faisait tout le sel de ces radios implantées dans les régions. Tu le sais bien pour l’avoir vécu, nous avions une grande indépendance, nous étions une radio généraliste, mais locale, et ça on l’a perdu… Autre exemple, les gens adorent s’entendre sur l’antenne de leur radio locale, quand on parle d’eux, et quand on les fait parler à l’antenne, là l’auditeur se dit que c’est intéressant d’écouter ce qu’il se passe dans sa région, à tel endroit, et pouvoir se refléter dans une radio qui leur ressemble.
  • Pourtant… En 2005, des accords ont été conclus, ils concernaient la création de 45 postes de journalistes permanents en trois ans. Résultat seuls 30 journalistes-pigistes, donc en CDD, ont été embauchés en 2007, et seulement 5 en 2008. 30 + 5 = 35. Le compte n’y est pas…
  • Oui bien-sûr, mais là tu parles des rédactions, mais on a aussi perdu des postes à l’animation, et au niveau du service technique aussi, et… et ce n’est pas négligeable, également suppression de postes au niveau des chargés d’accueil, à savoir les personnes qui reçoivent les auditeurs. Donc, à chaque poste, tout le monde a ressenti le manque de personnel au fil des restrictions qu’on a subies dans les radios locales. Alors après c’est évidemment plus facile de dire que les radios locales ne fonctionnent pas si on ne donne pas les moyens aux gens de faire correctement leur travail. On réduit le personnel, et après on te dit « vous n’avez pas de résultat », donc « est-ce qu’on ne peut pas encore réduire davantage ? », bref, c’est une chaîne sans fin… Alors oui, on arrive encore à faire de la radio, et je reconnais qu’ici les gens sont très impliqués dans le fonctionnement de la radio, et tout le monde travaille pour les auditeurs, et pas prioritairement pour avoir leur salaire à la fin du mois, et donc c’est là que ça génère de la frustration, donc s’il y a du mal-être au travail, forcément on travaille moins bien quand on est mal dans son travail. Mais c’est un problème qui ne concerne pas uniquement Radio France, moi ma femme travaille dans une entreprise privée, c’est le même problème : il y a quelqu’un qui est parti en maladie, il n’a pas été remplacé, elle a donc été obligée de faire le travail de deux ou parfois trois personnes, et on ne donne pas d’aide. La charge de travail devient alors trop importante, et forcément le bien-être au travail n’est plus là, et si le bien-être au travail n’est plus là, on avance moins bien.
  • J’ajoute que selon certaines prévisions, ces suppressions de postes vont empêcher 200 à 300 reportages d’être réalisés sur une année.
  • Alors, je ne connaissais pas ces chiffres, mais par rapport à ça, il y a aussi le fait que la direction a choisi de se rapprocher de France 3. La chaîne de télévision. Ce rapprochement vient du désir du Président Macron de vouloir faire ce qu’il a évoqué pendant un temps : faire un grand service public audiovisuel français qui engloberait et Radio France et France Télévisions, alors est-ce que ça va concerner uniquement France 3 ou tout France Télévisions ? C’est la question Alors si on regroupe toutes ces entités, comment ça va se passer au niveau du personnel ? Est-ce que c’est encore un désir de faire des économies sur toute la masse salariale qui fait l’audiovisuel public français ? Je ne sais pas, mais à chaque fois qu’il y a eu rapprochement comme ça, de deux entreprises qui travaillent dans le même secteur, forcément à un moment donné, il y a trop de personnel qui fait la même chose sur deux entités, donc il faut « écrémer » pour que ça ne coûte pas aussi cher que ce qu’il se passait avant.
  • Et puis faire de la radio et faire de la télé, ce n’est pas le même métier. Donc selon toi, est-ce que la radio est soluble dans la télé ?
  • Ce n’est absolument pas le même métier. Quand on fait de la radio, on le fait pour provoquer des images dans la tête des auditeurs, quand on fait un reportage radio, on illustre avec du son, on illustre avec des voix, on illustre avec des bruitages… Voilà on « habille », on « enrobe », et on mixe le tout de façon à ce que les auditeurs se créent leurs images. On fait travailler l’imaginaire. Quand on leur parle d’un oiseau, quand on leur parle d’une forêt, d’une rivière, et même d’une activité sportive, d’une activité culturelle, que ce soit du théâtre ou autre… tout ça on peut l’illustrer par du son, par des extraits, des ambiances, et c’est ça qui apporte des images aux auditeurs, il n’y a pas besoin forcément d’avoir recours au visuel pour que le cerveau interprète ce qu’on entend et sache faire les images de lui-même. Et c’est là que je me pose la question : est-ce un bon choix ? Bon, il faut dire que moi je regarde moins la télé que je n’écoute la radio, et la radio aujourd’hui c’est possible de l’écouter depuis son téléphone portable, ou évidemment dans sa voiture, alors qu’on ne regarde pas la télé dans sa voiture, encore heureux parce que…(rire). Alors je pense que ce rapprochement radio-télé ne va pas faire mourir la radio, parce qu’il y a la numérisation, et elle concerne toute notre société. Maintenant tout est numérisé, tout ce qu’on fait passe par des serveurs, alors pour la radio il y a le DAB, le Digital Broadcasting, ça a déjà commencé sur l’axe Paris-Marseille, parce qu’il y a des autoroutes et qu’ils peuvent mettre des émetteurs…
  • Je t’interromps, le DAB, est une fonction qui permet de traverser la France sans jamais perdre la station que tu as choisi au départ de ton voyage…
  • Oui, il y a ça d’une part et surtout, c’est de la diffusion numérique, c’est-à-dire que tu es calé sur une fréquence, mais « à côté » ça ne marche pas. Seule la fréquence que tu as choisi marche, soit ça fonctionne, soit ça ne fonctionne pas. C’est pas comme avec ton poste FM, où tu devais tourner la molette, et tu avais un peu France Bleu Drôme-Ardèche, et juste à côté de ta fréquence tu avais du brouillage, ou même une autre radio… Non, là ça va être soit la radio, soit rien. Et puis il y a des histoires de droits pour accéder au DAB, il va y avoir des péages, bref… il y a bien sûr des histoires d’argent derrière tout ça, c’est ceux qui vont pouvoir payer qui vont pouvoir se faire diffuser avec l’ARCOM, (ex-CSA, NDLR), donc tu l’as compris, ça va changer les moyens de diffusions, donc les habitudes d’écoute. Quant à la télé, même chose, elle est elle aussi numérisée, c’est simple, tout passe en numérique. Alors le DAB propose aussi des services visibles : le nom de l’interprète, le nom de la chanson etc… ce qui n’existait pas au temps de la diffusion en analogique. Après, la question essentielle demeure : quels flux, quels contenus, va-t-on envoyer sur ces nouveaux modes de diffusion ?
  • Tiens je vais tirer le fil de la pelote de laine numérique. France Bleu Drôme-Ardèche est très présente sur les réseaux sociaux, et sur Internet en général avec son propre site, est-ce qu’aujourd’hui la station a créé une équipe qui s’occupe de la promotion de la station sur la toile ? Parce que là encore, c’est un autre métier.
  • On est bien d’accord. Quand on est passé à la numérisation et au lancement de couplage du multimédia à la radio, effectivement il n’y a pas eu de création de postes dédiés à cette fonction. Alors que je pense que c’est un métier à part entière, faire du multimédia c’est « se coller » aux réseaux sociaux, à tout ce qui est sites Internet, donc potentiellement il faut écrire des pages pour ce support, les agencer. Alors les postes de travail ont été un petit peu aménagés pour que chacun puisse faire un peu de multimédia, mais c’est là le problème, c’est qu’en faisant à la fois « de l’antenne », que ce soit en tant que journalistes, animateurs, techniciens… Quand on est à l’antenne on s’investit entièrement sur ce qu’on va dire, sur ce qu’on transmet et ce qu’on partage, sans parler du fait qu’une émission ça se prépare en amont, il faut qu’on sache ce qu’on va dire avant de le dire, donc ça signifie que la personne se trouve maintenant obligée de réfléchir après, de ce qu’elle va dire de son sujet, pour le mettre sur les réseaux et sur le site Internet… Et tu le sais bien, le net ne se « consomme » pas comme quand tu écoutes une émission de radio, les formats longs sur Internet, ça fonctionne très peu, sauf pour les personnes qui souhaitent s’informer sur un sujet particulier et qui veulent écouter en longueur, sinon la plupart des gens, et notamment les jeunes évidemment, ils veulent des modules courts et synthétiques pour que leur attention reste captée par l’efficacité du moment, de l’instant. Ensuite ils « scrollent », ils zappent. Et puis j’y reviens, regarder une émission de radio est perturbant, parce que l’œil déconcentre l’oreille si je puis dire.
  • J’ajoute, que selon mes infos, la publicité que diffuse Radio France sur Internet « rapporte » beaucoup plus que la même publicité diffusée à la radio…
  • Alors, nous ici à France Bleu Drôme-Ardèche, la publicité que l’on diffuse à l’antenne « rapporte » beaucoup ! Nous sommes l’une des radios où la rentabilité des pages de pubs que nous diffusons est la meilleure. Sachant qu’en retour ce n’est pas forcément un « sonnant et trébuchant » très important puisque c’est ensuite réparti sur l’ensemble des radios, alors ça c’est une « salade » interne qui ne rapporte pas plus qu’une autre radio qui ferait autant de rentabilité via la pub. Mais surtout, la pub a désormais pris une place prépondérante, voir inquiétante. Je l’ai dit, j’ai commencé il y a 40 ans et à cette époque il n’y avait pas de pub sur les locales de Radio France, il y avait des partenariats pour mettre en avant une manifestation, c’était des promotions pour des spectacles, des évènements sportifs, des évènements culturels, mais il n’y avait pas de pubs pour vendre des voitures, des lunettes, des distributeurs d’électricité… Si on faisait le calcul de tout ce qu’on passe comme publicités dans une journée, ça prend largement la place de quatre ou cinq disques. Alors qu’on pourrait très bien faire éclore des gens qui font de la musique ici en Drôme, en Ardèche… Alors est-ce qu’on propose de l’information, de la culture, ou est-ce qu’on vend de la salade ? Le cœur de la radio c’est quand même de parler aux gens, d’apporter aux gens tous types d’informations… Tiens, on peut par exemple se poser la question : Est-ce qu’on a été à la hauteur pour que les gens aillent plus voter, ce serait pas mal non ? Je pense qu’il y a moyen localement de présenter la politique aux gens, de parler politique, de faire des débats pour que les gens se sentent plus citoyens. Bref, un service public qui parle aussi d’écologie, parce que… Bon, là je parle qu’en mon nom personnel, mais je pense que la seule politique qui devrait être faite aujourd’hui, c’est une politique qui parle d’écologie.
  • Sous la présidence de François Hollande, nous sommes en 2015, un médiateur a été envoyé par Aurélie Filippetti, alors Ministre de la Culture, et il a rédigé un rapport sur l’ensemble des réseaux France Bleu, et à l’époque il disait, je le cite : « Le réseau est à l’os », et puis il y a eu une autre expertise, celle-ci menée par l’ISAST, un cabinet de conseil sollicité par les syndicats, qui allait encore plus loin, selon leur rapport « la situation dans les réseaux France Bleu est plus grave que prévue : perte de sens, risque de burn-out, prise de médicaments, pensées suicidaires, harcèlement moral, agressions verbales subies par 25% des salariés, et jusqu’à 55% à Bayonne », des chiffres qui sont le résultat d’une enquête menée sur un an. Alors Bob, comment va le moral des salariés de France Bleu Drôme-Ardèche ?
  • Heu… Ça dépend des jours (sourire), mais je pense que dans l’ensemble des radios locales les personnels sont inquiets de connaître la suite des évènements, et les conséquences des consignes qui vont nous être données pour travailler. Quel type de radio locale veulent-ils qu’on fasse ? Est-ce qu’on va être de plus en plus orientés vers le multimédia ? Alors c’est paradoxal, parce que les personnels sont passionnés, donc ils sont conscients qu’ils doivent faire leur métier le mieux possible, mais oui, ils travaillent avec cette épée de Damoclès : « qu’est-ce qu’on va devenir ? », « qu’est-ce qui va nous rester pour faire de la radio ? », « quelle va être notre identité ? »… D’ailleurs, j’ai noté que dans l’énumération de l’ISAST, il y avait « la perte de sens », voilà… tout est dit, on ne nous donne pas l’orientation précise de ce qu’on doit faire, alors effectivement il faut qu’on garde ce lien avec les auditeurs ici en local, donc il faut qu’on continue à faire des reportages, aller voir les gens etc… Donc oui, ça pose problème sur le sens qu’on donne à notre travail.
  • Est-ce que toi, Bob, tu te sens dépossédé de « ta » radio ?
  • Dépossédé non, parce qu’on est encore dedans et on peut encore agir, et discuter, il s’avère que notre directeur, Jean-Christophe Rampal, est quelqu’un d’intelligent et conscient de nos différents problèmes, et c’est quelqu’un avec qui on peut discuter.
  • Mais est-ce que Jean-Christophe Rampal n’est pas entre le marteau et l’enclume ? Entre la direction de Radio France qui donne de plus en plus de directives et sa relation avec vous les personnels de la station ?
  • Le propre de Radio France c’est que ça reste une institution française, où l’administratif a une part énorme, et on le sait l’administratif en France c’est une charge pour le bon fonctionnement, c’est trop lourd, il y a trop de strates. Quand tu disais que Jean-Christophe est entre le marteau et l’enclume, c’est aussi valable pour tous les corps intermédiaires, donc ils sont pris entre ce qu’ils aimeraient faire, ce qu’ils pensent qui serait bon de faire, et ce qu’on leur impose de faire, parce que oui, il faut que les cadres soient de bons petits soldats qui répercutent à leurs sous-fifres, ce qui est demandé par la direction parisienne. Du coup, il y a un manque évident d’écoute de la part des instances supérieures de ce qui est fait, de ce qui pourrait être fait, et… et du ressenti des gens, de la base quoi… Des animateurs, des journalistes, des techniciens, et même les cadres, ici il y en a quatre, je les connais, je les côtoie, et certains ont du mal avec ces règles, avec ce qu’on nous impose, avec la façon dont ça fonctionne, et puis d’un point de vue plus technique les logiciels de gestion des emplois du temps, de tout ce qui est secrétariat changent souvent, les applications changent, et ces changements ne sont pas optimisés pour fonctionner tout de suite, ce qui fait que ça cause des ralentissements dans le traitement de l’administratif et du reste, et par ricochet, on revient à ce que tu évoquais, ça pose des problèmes de santé, parce que le travail n’est pas fait en temps et en heure, donc les personnels ne peuvent livrer un résultat optimum de leur travail, donc oui, ça créé des difficultés de vie en commun dans la station, il y a des gens qui ne se sentent pas à l’aise, pas bien, ils se font réprimander parce qu’ils n’ont pas pu faire ce qu’ils devaient faire entre telle heure et telle heure. Bon, ne crois pas que je noircisse volontairement le tableau, c’est évidemment pas le bagne, mais il y a des choses qui sont compliquées, il y a une façon de manager qui est parfois violente, alors ce n’est pas forcément le cas ici, mais c’est vrai dans d’autres locales, il y a des façons de gérer le personnel qui ne sont pas normales et qui ne devraient pas exister.
  • J’allais ajouter sans cynisme aucun, que le bout du tunnel n’est pas encore là, puisqu’il est prévu une économie de 60 millions d’Euros, d’ici la fin 2022, autant dire que d’autres surprises vous attendent. Bob, nous arrivons à la fin de notre rencontre, tu en penses quoi du slogan de France Bleu « Écoutez, on est bien ensemble » ?
  • Alors écoute, avant celui-ci c’était « France Bleu, vu d’ici », alors celui-ci a dû être acté au niveau parisien, parce que le site Internet de France Bleu, je ne sais pas si les gens ont fait attention, avant il n’y avait que le logo France Bleu sur le site, et maintenant, on a un nouveau logo qui ressemble visuellement à une intégration de France 3 dans France Bleu, ou l’inverse, je ne sais pas. Mais voilà, déjà visuellement, les deux ne font plus qu’un. Quant au slogan d’aujourd’hui « Écoutez, on est bien ensemble », oui… « vu d’ici » effectivement, « on est bien ensemble », en revanche, quand on est passé de Radio France Drôme à France Bleu Drôme-Ardèche, on a perdu le mot « radio », et les auditeurs, ça les a perdu… Du coup, il y a des gens qui disent « Radio France Bleu » ! (rire). Remarque pourquoi pas ? Sinon, évidemment qu’on est bien ensemble, il suffit de rencontrer celles et ceux qui nous écoutent pour en avoir la certitude, on discute avec eux, on échange… Mais il faudrait qu’on sache « avec qui on est ensemble »…
  • Bob, tu pars à la retraite dans un peu moins d’un an, tu penses être remplacé ?
  • Ça je n’en sais fichtre rien ! Mais si quelqu’un prend ma place, ce qui serait bien pour la radio, je lui conseillerais de s’armer de connaissances numériques, tout en connaissant la valeur du son, et puis évidemment de savoir intégrer une équipe, parce que la radio ça ne se fait pas tout seul, et enfin et surtout : il faut aimer les gens.

C’est sur cette belle profession de foi que se termine cette rencontre entre Bob et moi, pour conclure j’aimerais vraiment le répéter : le principal actionnaire du service public français, ce n’est pas l’état, c’est vous, c’est moi, c’est nous tous, les contribuables qui préfèrent le qualitatif au quantitatif.

PS : Merci à tous ceux qui m’ont si gentiment accueillis, et merci pour ce cadeau, qui ne me quitte plus, de jour comme… de nuit.

Textes et Photos : Mathias Deguelle.

Une réflexion sur “FRANCE BLEU DRÔME-ARDÈCHE: UNE ONDE D’INQUIÉTUDE.

  • 21 juin 2022 à 12h12
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    Bravo Mathias pour ce bel article sans oublier que tu fais partie de l’histoire 🙂

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