DRÔME, CATHOLIQUES ET PROTESTANTS : LE GRAND RASSEMBLEMENT 2/2

Bonjour les Brillantes, bonjour les Brillants. Petit récapitulatif : Hier lebrillant.fr a mis en ligne une interview fleuve du Père Damien de Villepoix, le curé de la paroisse La Sainte Famille du Crestois, que bien sûr je vous invite à consulter. En effet, depuis samedi dernier, le 15 janvier, Catholiques, Protestants et Orthodoxes organisent une « Semaine de prière pour l’unité des Chrétiens », après-demain, mercredi 19 janvier, à 18h, une soirée est organisée au temple de Beaufort, et pour finir, dimanche prochain, le 23 janvier, à 10h 45, une messe sera donnée à l’église Saint Sauveur à Crest avec prédication du Pasteur. Naturellement, et dans un esprit d’équité, après avoir consacré la première partie de ce reportage au Christianisme, nous nous devions de tendre notre micro au représentant du protestantisme, ici dans le Val de Drôme.

Donc : acte 2, le Protestantisme.

  • Bonjour, je suis Jean-Paul Brunel, j’ai 56 ans, je suis nouvellement arrivé, depuis juillet 2021 dans la paroisse Protestante unie du crestois, qui dessert non seulement Crest, mais les environs également. En gros, d’Allex, Grane, Divajeu, jusqu’à Saillans en passant par la Vallée de la Gervanne… Auparavant j’ai été douze années Pasteur à Valence, et donc je découvre l’univers de cette église Protestante unie ici dans le crestois, avec toutes ses entités diverses.
  • Puisque la première partie de ce reportage a été l’interview du Père Damien de Villepoix, représentant du catholicisme dans la région, je vais vous poser une question très similaire à celle que j’ai posé au Père de Villepoix : au fond, Catholiques et Protestants, qu’est-ce qui vous sépare et qu’est-ce qui vous rassemble ?
  • Alors ce qui nous sépare c’est une histoire. Au XVIème siècle avec l’arrivée de Martin Luther qui était un Moine Catholique allemand, et qui, tombant sur un certain nombre de textes bibliques, dit « mais entre ce que vit à l’époque l’église Catholique, (dans laquelle il était engagé comme théologien, comme Moine) et puis, ce que je lis dans la Bible, qui est quand même le fondement de tout Chrétien, et de toute église, il y a un écart.
  • Là vous évoquez les fameuses 95 thèses contre les Indulgences Papales, que Augustin Martin Luther a cloué symboliquement sur la porte du château de Wittenberg en Saxe, et donc nous sommes en 1517, je vous laisse poursuivre…
  • Sauf que, au départ, en temps que Moine, son projet n’est pas de créer une nouvelle église, mais il a le projet de réformer l’église catholique romaine dans laquelle il était engagé. Pour des raisons autant politiques que religieuses, il est excommunié, et donc… de deux choses l’une, que va t-il faire de sa vie ? Et bien il va lancer un nouveau mouvement qui va s’appeler « La Réforme », d’abord en Allemagne, et puis il va être suivi par un certain nombre de responsables des lands allemands, et puis petit à petit, des Princes allemands, et cette Réforme va se répandre en Europe, et en particulier en France par l’intermédiaire de Jean Calvin.
  • Le français Jean Calvin, pour resituer, c’est 18 ans plus tard. Et lui il affirme que « Pour le salut de l’âme, il faut suivre les préceptes du Christ inscrit dans la Bible ». Quelle est votre école Pasteur Brunel ? Vous êtes Calviniste ou Luthérien ?
  • Alors j’ai grandi dans l’église réformée de France, à l’époque qui était une église tout à fait Calviniste, c’était dans la Drôme, près de Valence, en revanche au cours de mes études, j’ai découvert aussi le Luthéranisme, et je n’ai pas envie de m’enfermer dans un seul créneau. Sur certains plans, je me sens très Luthérien, sur d’autres plus Calviniste.

  • Fondamentalement quelles sont les nuances qui différencient ces deux courants ?
  • Il y a très peu de nuances, d’autant moins qu’aujourd’hui depuis 2011, il y a une seule église, qui s’appelle « l’église Protestante unie de France », qui est un regroupement de deux églises, l’église réformée de France, et l’église évangélique Luthérienne qu’on retrouvait surtout dans le pays de Montbéliard, et autres lieux comme ça… Si vous voulez, la grande différence qu’il y a entre Calvin et Luther, c’est que Calvin est disciple de Luther, mais il est allé plus loin dans le projet de réforme et de séparation avec l’église Catholique. Parce que quand même, Luther est resté fondamentalement proche du Catholicisme qui est sa culture, qui est son éducation, qui est sa théologie de base aussi. Donc voilà, c’est comme dans tous mouvements et pas seulement religieux, souvent les disciples vont plus loin que le fondateur. Mais dans l’ensemble, toutes les grandes bases du Protestantisme se retrouvent, et chez les Luthériens et chez les Calvinistes.
  • C’est juste de dire que nous sommes là face à un véritable schisme entre Catholiques et Protestants ?
  • Alors à cette époque là, oui… Là il y a réellement un schisme, qui est en plus soutenu d’une manière très forte, par le pouvoir politique de l’époque, particulièrement la royauté, la monarchie, en particulier celle de Louis XIV, qu’on connaît le plus, pour qui, l’unité du royaume passe par une seule religion. La présence d’une seule religion, à ce moment là, le Catholicisme, et tout va être fait pour éliminer, éradiquer le Protestantisme, la Réforme, de son royaume. Ce qui veut dire par exemple que pendant un temps, les Protestants n’auront pas d’état civil. Alors il y a tout ce qu’on appelle « les dragonnades », que l’on retrouve beaucoup en Ardèche, dans les Cévennes, dans ces lieux là, l’armée du Roi allant dépister si j’ose dire, les Protestants, les envoyer aux galères pour les hommes, en prison pour les femmes… Tout est fait pour faire disparaître ce mouvement de Réforme qui à la base, et il ne faut jamais l’oublier, est un mouvement qui dit « il faut absolument que toute famille puisse lire la Bible, dans sa langue maternelle, dans sa langue culturelle », et donc avec ce refus d’une messe en latin… Alors bien-sûr c’est à lier avec ce mouvement d’imprimerie qui est à l’époque en plein essor, donc avec ce projet que toute famille puisse avoir une Bible en français pour les français. Ce mouvement là a été précédé dans les années 1300 et quelques… par un mouvement italien, lié à Pierre Valdo qui était un riche commerçant lyonnais, qui d’une manière ou d’une autre reçoit l’Évangile, vend tout ce qu’il a, part, et a pour projet, au XIIIème siècle, de rendre attentif toute la population pour lire la Bible.

  • Rappelons que le premier livre imprimé par Gutenberg, c’était la Bible. Pour nous tous quand on évoque le Protestantisme en France, on pense obligatoirement à l’édit de Nantes et à la Saint Barthélémy… Est-ce que le temps a été un bon pacificateur ? Est-ce qu’on pardonne et est-ce qu’on oublie ?
  • Alors d’abord je mettrais un bémol à ce que vous dites, ce n’est pas l’église qui est à la source de tout cela, de ces divisions… il y a quand même le rôle de l’état, donc c’est aussi politique, profondément politique. Ce qu’on a appelé « les guerres de religions », c’est un raccourci qui pour moi est beaucoup trop rapide, et il faudrait aussi indiquer que c’est un conflit lié à un pouvoir politique, comme très souvent dans l’histoire. Pareil aujourd’hui dans les conflits que l’on nomme « conflits religieux », au Moyen-Orient ou autres, il y a aussi des raisons politiques fondamentales. La deuxième chose, par rapport à votre question, le temps, en tous cas selon moi, n’a jamais rien arrangé, ça fait pourrir les situations plutôt que les arranger, donc il ne s’agit pas de prendre le temps et dire « avec le temps, ça passera », non… il fallait dire à un moment ou à un autre : « comment, par exemple au XXème siècle, par le biais de Prêtres en particulier, mais pas seulement, comment nous pouvons retrouver un chemin commun », parce que nous sommes des églises différentes mais nous avons le même Christ, nous avons les mêmes fondements de foi, le Christ, la Bible etc, etc… Et donc, il y a eu dès le début du XXème siècle, et auparavant encore, mais là vraiment de façon très remarquable, au début du XXème siècle, des hommes et des femmes qui se sont levés pour justement inviter à retrouver un chemin commun, au moins un témoignage commun, en disant « nous sommes dans la foi, frères et sœurs en Jésus Christ ». Alors, au départ ce sont des Prêtres qui ont lancé ce mouvement là, et en particulier aux États-Unis, il y a un Prêtre, Watson, je crois qu’il s’appelait, pour lui le projet c’était de ramener dans le bercail, les brebis égarées, entres autres les brebis Protestantes, il faut le dire comme ça très simplement. Au fil du temps, ce mouvement a évolué, et en bien me semble t-il, en disant « mais non, il ne s’agit pas que finalement, tous reviennent à Rome, liés à l’église Catholique de Rome », mais il s’agit de dire « nous sommes d’églises différentes, nous avons ici et là, effectivement, des différences, accueillons-nous comme des Frères et Sœurs, demandons-nous pardon pour tout ce qui s’est passé dans l’histoire. Parce que rappelons-nous également, que les Protestants n’ont pas gardé les mains dans leurs poches, à tendre la joue gauche quand on leur battait la joue droite. Ils ont aussi parfois pris les armes ici et là, il y a eu des conflits sanglants, et il y a eu… j’ose le dire, des exactions contre les Catholiques, contre les bâtiments, les églises Catholiques parfois, contre des Prêtres ou autres… qui n’ont pas été « cool », qui n’ont pas été « sympas », donc il faut remettre tout ça à sa place… Tout marche pour moi, dans un projet de demande de pardon réciproque, commun, sinon… Sinon on ne se retrouve pas. C’est comme ça que la « Semaine de prière pour l’unité des Chrétiens », qui a vu le jour en 1908, d’abord aux États-Unis. Puis ça va très vite se répandre, justement, pour dire « vivons des célébrations communes », alors c’est une semaine du 18 au 25 janvier, chaque année depuis 1908, pour vivre ce pardon, écouter l’Évangile ensemble, prier ensemble, pour signifier, pour manifester que nous sommes des églises différentes, mais encore une fois, que le fondement de ces églises qui est le Christ et l’Évangile, sont communs.
  • Là, je vais à nouveau reprendre une question que j’ai posée au Père de Villepoix, je me suis posé la question de cette unité des Chrétiens, et je me suis demandé si ce n’était pas aussi la prise de conscience d’un affaiblissement de la Chrétienté, n’est-ce pas une façon de dire, et je reprends l’expression que j’ai utilisé devant le Père de Villepoix, « serrons-nous les coudes, face à l’adversité », car, et je ne vous l’apprends pas en ce moment, on parle beaucoup des racines Chrétiennes de la France.

  • Je trouverais dommage que l’unité Chrétienne soit recherchée dans ce seul but. A cause de cette seule difficulté que les églises historiques, Catholiques, Protestantes, et Orthodoxes rencontrent avec, il faut le dire, un affaiblissement du nombre de participants… je trouverais dommage que cette unité soit juste envisagée pour paraître forts. Je crois beaucoup plus à un travail commun qui est de l’ordre d’un témoignage, parce qu’aujourd’hui on est vraiment dans une société où tout est divisé, et où nous avons besoin de retrouver des signaux, importants voir essentiels… Nous pouvons vivre ensemble des choses, et pas seulement au niveau des églises, mais les églises doivent être porteuses de ce mouvement là, me semble t-il. Entre autre. Si ce n’était que les églises ça n’irait pas. Et de ce côté là, je dirais plus que ce chemin d’unité que nous essayons de vivre pas à pas, au-delà j’espère de la « Semaine de prière pour l’unité des Chrétiens du 18 au 25 janvier », parce qu’autrement ça ne sert à rien. Il y a des lieux de combats communs, Protestants et Catholiques, contre la torture, avec l’action des « Chrétiens pour l’abolition de la torture », pour l’accueil des migrants dans certains lieux, etc… qui sont portés par des communautés, ou par des Chrétiens d’églises différentes. Moi il me semble que le témoignage que nous avons à vivre et à apporter c’est un témoignage qui affirme que malgré les histoires qui ont été difficiles entre-nous, nous pouvons vivre la réconciliation, marcher ensemble et témoigner ensemble. Mais témoigner ça veut dire quoi ? Ca ne veut pas seulement dire annoncer l’Évangile par la parole, mais c’est dire : « poser des gestes qui luttent contre tout ce qui est de l’ordre de l’injustice, de la division, du sectarisme, des extrémismes de tous poils, politiques et religieux, etc, etc… ». Et là, ce n’est pas l’apanage des Chrétiens, ou des églises Chrétiennes, je ne crois pas. Parce que je rencontre des gens qui sont « hors églises », et qui ont ce projet là d’une façon essentielle, au même titre que les Chrétiens, et je crois qu’il faut aussi qu’on ouvre les yeux en temps que Chrétiens sur ces réalités dans le monde, à travers la société, les associations, les œuvres, de mouvements qui ne sont pas religieux, mais qui ont ce même souci de témoigner qu’une justice, qu’une dignité humaine peut trouver sa place partout, en tous lieux, et auprès de chacun. Pour chacun. En revanche, je crois qu’au nom du Christ, au nom du message du Christ, et au nom de l’Évangile, l’église ne peut avoir que ce projet là, commun. Il ne s’agit pas de dire « les Protestants vont faire comme-ci, les Catholiques vont faire comme-ça », mais unissons nos forces, non pas pour nous montrer forts, mais juste pour être… (long silence), qu’est-ce qu’il faut dire ? Une petite lumière d’espérance au cœur d’un monde qui en a bien besoin. Mais en sachant aussi accueillir l’espérance chez d’autres, même des non-Chrétiens.

  • Je note que vous aussi vous faites le distinguo entre « espoir » et « espérance ». Comment vous expliquez, Pasteur Brunel, le fait que dans la tête de beaucoup, le Protestantisme soit perçu comme une religion austère ?
  • (éclats de rire).
  • Je vois que ma question vous amuse… !
  • Oui oui, parce que quand on découvre les représentations de Jean Calvin en particulier, qui était, faut-il le rappeler, un juriste… très anguleux, très sévère… on ne peut avoir que cette perspective là d’une austérité chez les Protestants. En revanche, si on regarde chez Luther, il est beaucoup plus jovial, et tout nous dit qu’il aimait la bonne chère, le bon vin, chanter, danser, donc c’est un homme comme les autres. Sur ce plan là, pour revenir à une des questions que vous avez posée, je me sens beaucoup plus Luthérien que Calviniste ! (sourires). Cette austérité elle émane aussi des lieux de culte. Effectivement quand on entre dans un temple Protestant, on peut être surpris qu’il n’y ait rien. Il n’y a pas de statues, il n’y a pas de grandes œuvres, il y a une croix vide pour rappeler que le Christ crucifié est ressuscité, il y a une Bible ouverte, et en gros, c’est tout. Je crois que cette notion d’austérité, presque de tristesse parfois, vient de là. Ça vient à la fois de l’image que l’on a de Calvin, de Guillaume Farel, un général, eux deux ont porté sur eux une certaine sévérité, voir une austérité… Quand aux lieux de culte, moi je n’appelle pas ça de l’austérité, je dis juste que c’est une simplicité, que je trouve très belle comme témoignage d’une église qui, alors là je suis très Protestant pour ça, qui n’a pas besoin de grands édifices, ou des édifices remarquables, pour vivre sa foi, mais le vivre tout simplement devant Dieu. Parce que ce qui est essentiel dans le Protestantisme, c’est ce que disait Luther, l’homme devant Dieu, l’individu devant Dieu. Ce qui veut dire aussi, et c’est une autre différence entre Catholicisme et Protestantisme, que le Pasteur que je suis, n’est pas clerc, je ne fais pas partie du Clergé, le Protestantisme n’a pas de Clergé. Je suis un membre de l’église, qui a reçu une vocation, un appel particulier de la part de Dieu pour être Pasteur, mais être Pasteur ce n’est pas mon état, c’est juste ma fonction, j’espère que vous voyez bien non pas la nuance, mais la grande différence qu’il y a… donc je ne fais pas partie du Clergé, je fais partie du peuple, et j’ai été formé pour être Pasteur, et je suis heureux d’être Pasteur, c’est mon métier, et je suis salarié de l’Église Protestante Unie dans ce cadre là. Je suis laïque. Le Protestantisme est très heureux d’être une religion qui va dans ce sens là, justement, laïque. C’est encore une des différences avec le Catholicisme, ce qui ne nous empêche pas de vivre pleinement de bonnes relations avec nos amis Prêtres, nos frères Prêtres, mais il y a des différences de cet ordre là.
  • Je crois avoir compris que vous étiez père de famille, vous allez nous dire si vous êtes marié… Après avoir abordé le sujet de la pédocriminalité avec le Père de Villepoix, je constate qu’on n’entend pas parler de cas de pédocriminalité chez les Protestants. Or certains l’affirment, le mariage des curés, des abbés et des prêtres pourrait être le remède pour que jamais ne se reproduisent ces horreurs… Vous en pensez quoi ?
  • Vous allez un peu vite en besogne quand vous dîtes qu’il n’y a pas de cas de pédocriminalité dans l’église Protestante, ça se sait beaucoup moins que dans l’église Catholique, mais si ce n’est pas de la pédocriminalité on est très sensibles au fait que cette difficulté là, elle est humaine avant tout, et que nul ne peut dire qu’il est à l’abri de tomber dans des actes insoutenables liés à la pédocriminalité, donc voilà, là il faut balayer devant sa porte, et quand il y a eu le « rapport Sauvé » qui est sorti, j’ai envoyé un mail à mes collègues Prêtres d’ici, en leur indiquant que, loin de moi de juger l’église Catholique sur ce seul thème, et que peut-être, encore une fois, c’était une invitation à balayer devant notre porte. Par ailleurs, pour d’autres choses, alors vous allez me dire « c’est pas le même niveau », d’ailleurs je ne sais pas si ce n’est pas le même niveau, on a parfois des soucis dans nos églises Protestantes de racisme, on a des soucis… pour moi, tout ce qui va toucher à l’accueil de l’autre, à la dignité de l’autre, est un crime. Et donc je n’ai pas envie de mettre des niveaux, des hiérarchies de fautes, j’ai plutôt envie de dire, je me répète, que tout cela doit servir à balayer devant notre porte, à nous rappeler sans cesse, que l’on soit Protestants, Catholiques ou autre, que l’église est faite d’hommes et de femmes, avec tous leurs très bons côtés, mais aussi tous leurs travers. Et ce n’est pas parce que l’on est Chrétien et qu’on aurait la foi qu’on ne risque pas de tomber dans ces travers là. Alors je parle de travers, mais je parle surtout de crimes. A partir du moment où on touche à un enfant, quel qu’il soit, c’est un crime. Je le dis en temps que Pasteur, je le dis en temps que croyant, mais je le dis aussi, et vous l’avez signalé tout à l’heure, en temps que père de famille, puisque je suis père de trois enfants qui sont tous en étude, et nous sommes mariés avec mon épouse depuis trente ans.
  • Puisque avec le Père de Villepoix nous avons abordé le désamour des français pour l’église, un désamour qui ne touche pas trop le Protestantisme, là ce sont les chiffres qui parlent, je me posais la question : Est-ce que la société du divertissement n’a pas prit le pas sur le spirituel et sur le sacré ?
  • Je vais faire une distinction autre… Si il y a effectivement une désaffection ou un désamour liés aux églises historiques, Catholique, romaine, Protestante même, et Orthodoxe, je crois par contre que même dans le cadre d’une société où le divertissement a prit beaucoup, beaucoup de place, la recherche spirituelle est extraordinairement importante. Sauf que, elle ne se vit plus obligatoirement dans, ou en lien avec ces églises historiques. Elle se vit je crois beaucoup dans la recherche spirituelle plutôt qui vient de l’Asie, avec le Bouddhisme, l’Hindouisme, qui attirent énormément, elle se vit aussi parfois dans des mouvements évangéliques, parce que dans le Protestantisme il y a tout un mouvement qui s’appelle « Les églises évangéliques » qui a aussi attiré beaucoup de monde, et qui répond pas mal à des questions d’ordre spirituelles pour la société d’aujourd’hui. Donc je ne dirais pas qu’il y a un désintérêt spirituel, au contraire, moi je trouve de plus en plus, qu’il y a une recherche spirituelle, mais qui se vit de multiples façons. Auparavant, c’était facile, on naissait dans une famille Catholique, on devenait Catholique, on avait une formation, une transmission au sein de la famille et dans l’église à laquelle on appartenait, qui se faisait quasiment automatiquement. C’était pas la panacée non plus, il ne faudrait pas idéaliser cette époque là, il y a eu aussi des difficultés dans ce cadre là. Aujourd’hui on est dans une toute autre société, où les familles ne jouent plus obligatoirement leur rôle, et ça fait déjà plusieurs générations, deux voir trois, au niveau religieux, d’ailleurs il y a des familles qui ne font plus baptiser leurs enfants, ou n’envoient plus leurs enfant au catéchisme, souvent aussi, il faut le reconnaître, parce que les enfants ont une multitude d’activités autres qui leurs sont proposées, ce qui n’était pas le cas auparavant, il y a eu un temps, pas si lointain que ça où l’église était le lieu où on se retrouvait entre amis, entre copains, copines, au catéchisme ou autre, dans le scoutisme qui est encore très présent, notamment ici dans le crestois. Mais aujourd’hui ce n’est plus le cas, aujourd’hui il y a des associations, des lieux qui travaillent parmi la jeunesse et qui le font bien mieux que le font les églises. On a donc à faire à un changement de population dans nos églises, on a peut-être une déperdition de grandes familles protestantes où on était membre de l’église, voir responsable dans l’église de père en fils ou de père en fille ou de mère en fille, et on arrive à une population qui est beaucoup plus là… j’allais dire, non pas avec des racines, mais qui découvrent le Protestantisme, ou l’église Protestante, de façon très diverse, et qui dit « ça répond à des questions que je me pose au niveau spirituel, et j’ai envie de découvrir », alors ça veut dire que, après il va falloir arriver à vivre, mais c’était déjà le cas dans le Nouveau Testament, entre les Juifs qui découvraient Jésus comme le messie, et qui avaient déjà toutes les racines juives pour vivre dans la communauté, et ce qu’on appelait à l’époque les Païens, alors le sens du mot a glissé, mais les Païens c’était des nations qui n’étaient pas Juives, et qui elles aussi découvraient le Christ, mais qui n’avaient pas les racines précédentes. Et bien là, on est exactement dans la même perspective me semble t-il aujourd’hui, c’est à dire qu’on a de plus en plus de personnes qui débarquent, si j’ose dire, de « nulle-part », en tous cas, pas des églises, pas d’un milieu où ils ont été pétri par l’Évangile… dans le Protestantisme, on dit quelque fois, « ah celui-là il est né entre deux pages de Bible », pour dire que dans toute sa famille on lisait la Bible… alors aujourd’hui on a de moins en moins ça, par contre on a des gens qui viennent de tout à fait ailleurs et qui découvrent la foi Chrétienne et qui la vivent et qui continuent à l’approfondir au sein d’une église, sans avoir ces racines dont peut-être moi je suis porteur en étant fils d’ardéchois, Protestant, et aussi loin que je peux me rappeler, j’ai toujours vécu dans l’église, depuis mon plus jeune temps. Parce que mes parents ne m’ont pas laissé le choix, ils m’ont dit « voilà, tu vas recevoir « ça », tu en feras ce que tu voudras », comme chacun fait ce qu’il en veut… Aujourd’hui on n’a plus ça, on a des ménages, des couples, des familles ou des personnes qui arrivent de nulle-part, et qui ont soif de découvrir la foi Chrétienne, au sein du Protestantisme, du Catholicisme ou autre…

  • Simone de Beauvoir affirmait « on ne naît pas femme, on le devient », est-ce que cette phrase peut aussi s’appliquer à la foi : « on ne naît pas croyant, on le devient » ?
  • Je ne suis pas né croyant. Tout l’enseignement que j’ai reçu dans l’église m’a amené à me placer devant une question : « Qu’est-ce que tu fais de tout cela ? Est-ce que tu le prends en compte pour toi, pour ta vie, et est-ce que ça devient un moteur de ta vie ? La foi, la croyance ? Ou pas… Et il y a eu un moment, jeune adolescent, où je me suis placé devant cette question là, et j’y ai répondu… voilà. Et après il y a eu la vocation pastorale. Je crois qu’on peut naître au sein d’une famille Catholique, Protestante, croyante, mais ça ne veut pas dire qu’automatiquement je vais être croyant. De la même façon, dans ces églises historiques, où on célèbre les baptêmes des tout petits, des bébés, ce n’est pas parce que l’enfant va être baptisé qu’il va être croyant, il fera bien, à un moment ou un autre, ce qu’il voudra de ce qu’il aura reçu. On ne naît pas croyant, ça c’est très clair, mais on peut le devenir. Mais on peut ne pas le devenir aussi, ça c’est le chemin de chacun, et qui est à respecter.
  • Lors de la pratique de mon métier, et là je parle de mon métier radiophonique, j’ai eu à loisir de rencontrer des Rabbins, et l’un d’entre-eux m’a dit ceci, je le cite de mémoire : « Nous autres les Juifs, nous nous sentons beaucoup plus proches des Protestants que des Catholiques ». Je me demandais si ce n’était pas l’histoire d’un rejet commun qui justifiait cette remarque…
  • Alors, il y a ça. Certainement, parce qu’effectivement notre histoire est faite d’exils, que ce soit au niveau des Juifs ou des Protestants, il y a aussi je crois, le fait que les Protestants très vite, et Martin Luther a enraciné l’Évangile dans le Judaïsme, et il y a dit « on ne peut pas lire, ce qu’on appelle nous, le Nouveau Testament, sans avoir des connaissances, et l’enraciner dans la lecture de ce qu’on appelle l’Ancien Testament, ou le Premier Testament, et chez les Juifs, la Torah ». Ce qui veut dire qu’à partir de là, il y a eu vraiment une proximité très forte, parce que toutes les fêtes Juives, tous les grands temps Juifs, tous les grands textes Juifs, on les a relu en se disant « on ne peut pas en faire l’économie, de cette lecture, si on veut comprendre la venue du Christ et l’église. Donc de façon un peu plus forte que dans le Catholicisme, on a dit « il ne suffit pas de lire les quatre Évangiles, Mathieu, Marc, Luc et Jean, mais il s’agit de lire, d’apprendre et connaître beaucoup toute la Bible. Ce qui veut dire que par exemple, hors des cultes, des célébrations Protestantes, autant chez les Catholiques, le cœur de la lecture biblique ça va être l’Évangile, ça va être donc soit Mathieu, Marc, Luc ou Jean, chez nous, dans le Protestantisme, on va pouvoir s’arrêter sur des textes de l’Ancien Testament, qui vont justement nous permettre de comprendre mieux, d’articuler mieux, le Premier et le Nouveau Testament. Il y a cette proximité là avec le judaïsme, la deuxième chose qui est très présente et qui nous rapproche beaucoup du Judaïsme, c’est ce que vous avez appelé « l’austérité », c’est à dire la simplicité en tous cas des lieux de culte, on ne représente pas… On ne représente pas Dieu, on n’a pas de statue, dans le Judaïsme c’est pareil, et de ce côté là on est aussi relativement proche de l’Islam, quand vous entrez dans une mosquée, il n’y a aucune représentation, la représentation est bannie. Dans l’église Catholique, il y a des représentations, de Saints, des statues et autres, et là on est un peu plus en frein avec tout ça. L’autre chose quand même importante, c’est qu’il y a une proximité en particulier au moment de la Loi de 1905 sur la laïcité, Protestants, Juifs et d’autres ont été très présents dans le combat pour la laïcité, alors que le Catholicisme a été beaucoup en retrait, et beaucoup plus en réaction contre cette Loi, je dis bien « à l’époque », il faut là aussi remettre les choses dans leur contexte, et ça, ça laisse place à des proximités. La dernière chose que je voudrais dire là-dessus, c’est qu’il me semble que Protestantisme, Judaïsme, nous sommes quand même des minorités, et de toutes petites minorités, en France on compte environ 2% de la population Protestante, c’est pas grand chose. Après ça dépend ce qu’on met derrière les mots « c’est quoi être Protestant, c’est quoi être Catholique ? », mais c’est actuellement comme ça qu’on évoque les choses, le Judaïsme est lui-aussi une toute petite minorité, et là il y a quelque chose qui se vit assez communément dans la réalité des minorités que nous représentons.
  • Il y a aussi la présence du Pape, une présence terrestre qui se veut la porte-parole de la présence divine, il y a l’Immaculée Conception, il y a le mariage des Pasteurs… Si on « retire » tous ces symboles, pourriez-vous devenir Catholique ?
  • (éclats de rires).
  • Décidément, il semble que je vous amuse beaucoup avec mes questions…
  • Oui, et je vais aussi vous répondre sous forme de boutade, en vous disant « pour moi, le Christ est Catholique, dans le sens premier du terme, pas catholique romain, mais il est Catholique dans le sens universel. Il est Protestant, le Christ, parce que protester ça ne veut pas dire uniquement râler ou protester contre, ça veut aussi dire « témoigner devant », et le Christ il a témoigné devant le peuple, devant la terre entière de l’amour de Dieu, et enfin, il est Orthodoxe, parce que Orthodoxe ça veut dire « être dans une ligne droite au niveau doctrinal », et il a une doctrine qu’il n’a pas seulement dite, enseignée, mais qu’il a vécu. Si vous me demandez « est-ce que je peux devenir Catholique », je dirais Catholique romain, en l’état actuel des choses, non. Je suis heureux et très fier d’être Protestant. Je suis convaincu… convaincu ce n’est pas la même chose que la certitude pour moi, je suis convaincu de ce Protestantisme qui est le cœur de ma foi, en même temps je reconnais pleinement que mes Frères et Sœurs Catholiques, ont également la foi, et une foi Chrétienne. Ils ont d’autres manières de la vivre, de l’aborder ou de l’approcher, ces manières là ne me correspondent pas obligatoirement, mais je les reconnais pleinement, et je prie avec mes Frères et Sœurs Catholiques, idem avec mes Frères et Sœurs Orthodoxes. C’est pour cela que je faisais la différence entre « conviction » et « certitude », la conviction fait que je n’ai pas à avoir peur d’être converti par l’autre et que je n’ai pas non plus à chercher à convertir l’autre, j’ai juste cherché à le rencontrer dans sa manière de vivre sa foi, et nous avons simplement à dialoguer sur ce qui nous unit, et puis ce qui nous différencie, aussi je crois que la recherche de l’unité des Chrétiens, ce n’est pas essayer de faire une seule église pour se montrer fort, comme on le disait tout à l’heure, mais c’est dire « nous sommes des églises différentes, nous reconnaissons en revanche comme des Frères et des Sœurs dans la foi, et nous pouvons témoigner ensemble que malgré tout… Et malgré en particulier qu’il y ait eu des histoires difficiles, douloureuses, qui ont été sources de divisions et de séparations, la réconciliation est toujours possible, non pas pour former une seule église, mais pour témoigner ensemble dans le monde de l’espérance qui nous fait vivre, et de la lumière du Christ qui ne se situe, me semble t-il, que dans ce que les Évangiles, mais pas que les Évangiles, tout ce que la Bible a appelé Amour. Amour, non pas sentimental, émotionnel, mais un amour qui est engagement au service de l’autre, et au service du monde dans lequel je suis. J’aimerais dire ceci : Je crains toujours qu’une église se montre grande et supérieure au monde en montrant tout ce qui ne va pas dans ce monde, et puis finalement, en chantant « Cocorico », et en cherchant sa propre gloire, et je crois profondément que nos églises et tout ce qui c’est passé avec le « rapport Sauvé », avec des difficultés aussi dans toutes nos églises, doit nous amener d’abord et avant tout à vivre dans l’humilité. Dans l’humilité c’est à dire « être au service du monde dans lequel on est », non pas pour dire « nous, nous avons compris, vous n’avez rien compris, on va vous convertir…. », non dire « on va essayer de marcher ensemble pour permettre à ce monde, quand je dis « ce monde », à la fois c’est le monde entier, mais à la fois c’est dans les petits lieux où nous vivons ici dans le crestois ou dans le Val de Drôme, pour permettre à tout le monde de découvrir qu’il y a une possibilité encore et même des possibilités de vivre fraternellement, de se reconnaître les uns, les autres, même si on a des cultures, des approches, des fois, des philosophies très différentes, et de marcher ensemble pour un monde plus juste et pour un monde plus fraternel. Et ça pour moi, ça passe par une église qui reconnaît ses failles, ses difficultés, parce que le vivre-ensemble en église, n’est pas plus simple que dans n’importe quel autre milieu, et puis dire « nous prions ensemble, que Dieu nous aide à marcher sur ce chemin vers la fraternité et plus de justice pour tout un chacun », et Dieu sait que le monde en a besoin, et comme on entre dans une période électorale qui commence à faire grand bruit en France, et quand on entend tous les sons de cloches -pardon pour les cloches- j’ai envie de dire Dieu sait qu’on a encore du grain à moudre au niveau des églises et toutes les personnes de bonne volonté, pour une vraie justice, une vraie fraternité au cœur de la France dans laquelle on vit.
  • La théorie du « grand remplacement », vous n’y croyez pas une seconde ?
  • Pas une seconde, effectivement. Quand on se met en route ensemble, quand on œuvre ensemble, il y a des choses qui se passent, faut-il simplement ouvrir les yeux au bon endroit pour voir là où justement les choses bougent, et dans ce monde, et dans notre pays, il y a des choses qui bougent aussi positivement.
  • Merci Pasteur Jean-Paul Brunel, après l’interview mise en ligne hier, du Père de Villepoix, nous avons en quelque sorte, « bouclé la boucle » de l’œcuménisme Chrétien dans le bassin de vie du Val de Drôme, grâce à cette « Semaine de prière » qui je le rappelle, se poursuit mercredi 19 janvier à 18h au temple de Beaufort, et qui va se clore avec la messe à l’église Saint Sauveur à Crest, dimanche 23 janvier à 10h 45. Merci à vous d’être de plus en plus nombreux à nous lire.

  • Lebrillant.fr croit… surtout en vous !
  • Mathias Deguelle.

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