CREST : L’EDEN. SILENCE, MOTEUR ET ACTIONS.

Bonjour les Brillantes, bonjour les Brillants, aujourd’hui si vous le voulez bien, on va « se faire une toile ». Véritable institution crestoise, L’Eden est la salle de cinéma qui jouxte les bords de Drôme et que les habitants de la ville comme des alentours connaissent bien. Mais si tout le monde connaît la salle, on ignore à peu près tout de son fonctionnement et de ceux qui en ont la responsabilité. Maintenant soyez les bienvenus, lebrillant.fr vous invite à une balade cinéphile, mais pas que…

  • Bonjour, je suis Laurent Devanne, je travaille au cinéma L’Eden à Crest dans la Drôme comme projectionniste depuis une dizaine d’années maintenant. Mais la projection des films n’est pas ma seule fonction, il faut que je sois polyvalent, j’ai donc plusieurs activités, donc je m’occupe également de la communication, tout ce qui est création du programme papier, communication sur Internet, Newsletter etc… Et puis je fais aussi de l’animation, c’est à dire que j’organise un Cinéclub qui s’appelle « Flashback », et des séances pour les tous petits qui viennent pour la première fois au cinéma, les moins de trois, quatre ans, j’ai aussi une programmation que je fais à l’année qui s’appelle « le ciné goûter » toujours pour les tous petits.
  • Venez avec moi Laurent, on va se promener dans le cinéma, vous allez me servir de guide dans les méandres de L’Eden. Alors tout comme les spectateurs, nous commençons par emprunter le couloir qui mène aux salles… Laurent, nous parlons en marchant, quels sont les vertus d’une séance de cinéma pour les enfants ?
  • Alors ça c’est une drôle de question… Disons que ce sont souvent les premières images d’une expérience visuelle en collectivité, même si les enfants sont très tôt habitués aux écrans de télé ou d’ordinateur. En fait c’est l’occasion pour les enfants de venir avec leurs parents, donc de mêler le familial et l’intime… Et puis c’est souvent le premier pas vers une forme de culture en fait, puisque nous, nous considérons le cinéma avant tout comme un objet culturel, et non pas uniquement comme un objet commercial.
  • Vous voulez dire qu’il y a le film, puis ensuite il y a discussion, débat, autour de ce film ?
  • Oui, alors avec les enfants il n’y a pas vraiment de débat, chaque projection réunit 150 enfants, en plus ce sont des tout-petits, donc on ne débat pas vraiment avec eux, mais plus simplement ça reste un moment de convivialité, un peu festif, où les enfants sont heureux de vivre un moment qui sort de l’ordinaire, le principe du cinéma restant qu’on sort de chez soi pour aller vers un ailleurs, vers un inconnu, et souvent les enfants vivent une expérience très émotionnelle, même s’ils n’ont pas encore l’aisance du langage, ils vivent les choses de façon très primitive, donc c’est vraiment un rapport à l’émotion, ils croisent des personnages qui vivent des aventures et avec lesquels ils vont être en empathie, donc nécessairement il y a une confrontation que ce soit à travers la peur, la joie, la tristesse, la drôlerie, voilà c’est tout un ensemble de choses qu’ils ressentent, et souvent à ce moment, la relation avec le parent est très importante pour expliquer ces sentiments, ces émotions.
  • Notre déambulation continue avec vous Laurent, et là vous m’avez emmené vers une petite cour intérieure, ornée d’un panneau « Bar », un lieu qu’ici vous appelez « le patio »…
  • Oui c’est ça, c’est un espace qui est ouvert vers l’extérieur, où on a pour habitude d’organiser des événements festifs, c’est à dire tout ce qui va être discussion autour d’un verre après une projection, c’est ici que ça se passe, il y a le débat en salle, et après il y a le pot, le petit verre de convivialité qu’on sert ici. Mais on organise aussi des soirées autour de deux films, avec un repas servi entre les deux, ce sont des soirées thématiques auxquelles nous sommes très attachés, et donc c’est ici qu’un traiteur installe la nourriture, fait la cuisine et les gens mangent ici.
  • Laurent, nous sommes à présent en train de gravir les escaliers qui mènent à l’étage supérieur, et j’en profite pour vous poser la question : est-ce que votre métier vous impose forcément d’être cinéphile ?
  • Je pense que si on n’est pas cinéphile, on n’a pas choisi le bon métier, c’est sûr (rires), ça me paraît indispensable en fait parce que tout simplement c’est la base même d’un cinéma que d’avoir envie de montrer, de partager des films qu’on a aimés. Après, il y a plusieurs formes de cinéphilie, chacun a sa cinéphilie d’une certaine façon.
  • Alors j’ai procédé à une rapide recherche, et il s’avère que c’est en 1895, au Salon Indien du Grand Café à Paris, qu’a eu lieu la première séance publique payante, c’était bien sûr le cinématographe Lumière, comme les frères du même nom, et le film a saisi la sortie des ouvriers de l’usine Lumière à Lyon. J’imagine que vous avez évidemment vu le film, on pourrait presque dire que ce premier film, est un film social. Est-ce que le cinéma doit être divertissant ou militant ?
  • C’est les deux à la fois. Dès le départ le cinéma a été justement, à la fois pris en main par les frères Lumière, mais aussi par Méliès qui lui représentait plus « la partie fiction » du cinéma, alors que les frères Lumière étaient plus dans une approche documentaire, mais quoique, puisque les frères Lumière ont par la suite fait des reconstitutions d’événements historiques, donc ils ont eux aussi eu un rapport proche de la fiction. Donc le cinéma a été d’emblée confronté à la fois à l’idée d’aller filmer le monde tel qu’il est, et en même temps il y avait dans la salle que vous évoquiez Georges Méliès qui était présent, qui a découvert l’outil cinéma, qui s’en est emparé, et qui lui l’a adapté à son imaginaire de magicien, parce qu’à l’origine Méliès était un illusionniste, donc oui, le cinéma c’est les deux à la fois, le réel et la fiction.
  • Nous arrivons maintenant dans la plus grande salle de L’Eden, vous permettez Laurent, je vais prendre prendre des photos… Clic-clac c’est dans la boîte.

  • Laurent, je reprends notre discussion où nous l’avons laissée, nous parlions donc de la cohabitation entre imaginaire et réel, et je me demandais si aujourd’hui, tout de même, l’industrie du cinéma n’était pas orientée vers le seul divertissement.
  • Oui, je pense que c’est une des grosses tendances de l’industrie cinématographique internationale, mais si on creuse un peu en fait, on s’aperçoit que le cinéma ce n’est heureusement pas que ça, c’est d’ailleurs ce qui fait la force du cinéma en France, c’est d’avoir une offre très variée, très diverse. On a une production en France de jeunes auteurs qui fait que le documentaire arrive aussi à exister, il ne faut pas oublier qu’il y a eu des films qui ont très bien marché en France, des documentaires qui ne sont pas que du divertissement, qui sont aussi une façon de créer des échanges, des discussions, des débats avec des films un peu politiques, je pense à un film comme « Demain », par exemple, qui est un film qui cherche à réveiller les consciences, et qui a une approche très militante. En France il y a la place pour faire des films comme ça, il y a peut-être moins la place aux États-Unis, là où l’industrie est plus verrouillée, mais en France on a un système à travers le CNC (le Centre National de la Cinématographie, un service d’aide public), et le mode de financement des films, qui permet de créer des films plus « fragiles » portés par de jeunes auteurs qui ont envie de défendre leur vision du monde. Ce n’est pas qu’un divertissement le cinéma, loin de là… d’ailleurs si vous regardez notre programmation, vous noterez qu’il a aussi des films qui parlent de la société, du vivre-ensemble, et qui ne sont pas dans une approche uniquement divertissante.
  • Donc ici à L’Eden, nous sommes dans le réceptacle d’objets culturels à regarder ?
  • Pas forcément (rires), c’est les deux. L’Eden ne pourrait pas marcher si on avait essentiellement une offre culturelle, si nous ne passions que des films d’auteurs, des films art et essais, d’un point de vue financier ça ne pourrait pas tenir en fait.

  • Bonjour, je suis Jean-Pierre Point, je suis le directeur de ce cinéma depuis… bien longtemps ! Depuis 32 ans maintenant. Voilà, je vous écoutais parler avec Laurent, je ne suis pas tout à fait d’accord avec tout ce que j’ai entendu, mais on va en reparler j’imagine…
  • C’est d’accord, cependant, puisque vous êtes aussi connu pour votre rôle au sein de l’équipe de la Mairie, j’aimerais que vous m’éclairiez sur ce point, sans mauvais jeu de mot, et nous n’y reviendrons point.
  • Deux jeux de mots dans la même phrase, c’est bien ! En fait, détrompez-vous je suis plus connu des crestois en tant que directeur de L’Eden, que pour mon action dans la vie municipale. Mais oui, c’est vrai, il y a une double casquette, et en ce moment je suis adjoint aux travaux, et heureusement qu’il y a encore des personnes qui s’engagent dans la vie publique parce que ça devient difficile, comme le cinéma d’ailleurs. D’ailleurs on pourrait presque faire un parallèle… et là, je reviens à ce que je vous entendais dire tout à l’heure, sur la difficulté à exister dans ce monde. On voit les difficultés que peuvent avoir les élus actuellement avec tout ce qu’ils reçoivent comme menaces, ou autres problématiques, et la difficulté que peut-être peut avoir un cinéma indépendant, petit, soyons honnête, nous sommes considérés comme un petit cinéma dans le monde cinématographique, et tous les problèmes qu’il peut ressentir pour exister. Mais c’est un parallèle qui n’a pas bien de valeur, simplement pour dire que d’un côté comme de l’autre, on a des difficultés, voilà.
  • Vous êtes en train de nous dire que le cinéma a perdu sa fonction d’exutoire, de bulle d’air, qui nous permet pour un instant d’oublier tous nos soucis ?
  • Sur ce que je vous ai entendu dire avec Laurent tout à l’heure sur la culture, en disant qu’on ne pourrait pas vivre si on allait dans une action culturelle pure, c’est là que je mets un petit bémol, c’est que moi je considère que le cinéma c’est un service public, ce qui fait un lien avec mon autre fonction, et qui dit service public dit aussi être capable d’amener à tout le monde ce qu’il recherche, que ce soit un cinéma art et essais pur et dur, un cinéma militant, vous parliez des documentaires, mais c’est vrai que les documentaires militants, surtout dans notre région, ont de plus en plus de poids, mais aussi, ce que moi je considère quand même comme de la culture, à savoir un cinéma populaire et divertissant, c’est aussi une forme de culture, alors peut-être qu’il n’est pas au pinacle de la culture, mais qui en fait partie. La distraction pour oublier les impôts, pour oublier ci et ça, c’est aussi une forme de culture. Et quand on est le seul cinéma sur une ville, on se doit, et c’est ma philosophie, de faire le grand-écart entre des films difficiles ou militants et du divertissement léger pour se vider la tête. Moi je ne fais pas de différence.
  • Et puis il faut remplir le tiroir-caisse !
  • Il y a ça aussi, mais c’est toujours pareil, pour pouvoir passer des films à petit potentiel mais qui ouvrent un débat intéressant, peut-être que d’un autre côté il faut aussi faire venir du gros potentiel qui vide la tête. Mais ça s’équilibre de plus en plus. Je trouve que le cinéma est un média maintenant qui a mûri, qui a pris de plus en plus de fonctions, de réflexions, d’amener des débats, j’ai l’impression qu’on est de moins en moins dans un cinéma purement distractif. Vous disiez tout à l’heure avec Laurent que la période était plutôt au cinéma de distraction, j’en suis pas si sûr, je dirais même que c’est peut-être l’inverse. Ca fait quoi ? 130 ans bientôt que le cinéma existe, depuis 1895, et je pense qu’il a pris de la maturité et qu’il est devenu un média de réflexion plus que ce qu’il n’était avant. Mais je sais que Laurent et moi ne sommes pas d’accord sur ce point…
  • Laurent Devanne intervient, et un dialogue s’installe entre les deux hommes.
  • Non, ce n’est pas que je ne suis pas d’accord là-dessus, mais je disais simplement, si tu regardes les entrées, tous les films qui font le plus d’entrées sur les vingt plus gros films de l’année, je suis désolé mais ce ne sont pas des documentaires, ce ne sont pas des films d’auteurs, ça reste quand même du cinéma de divertissement essentiellement et ce qui fait malgré tout tourner l’industrie du cinéma ça reste de divertissement, ça c’est indéniable. Mais je suis d’accord avec toi Jean-Pierre, il y a de la place qu’on donne à un autre cinéma, qui est effectivement un cinéma qui permet plus d’échanges avec le public, qui permet une réflexion sur la société, pour parler de façon générale, et je pense que ce cinéma là a de plus en plus de place, mais malgré tout…
  • Laurent, c’est parce qu’il n’existait pas avant, il était cantonné dans des niches, maintenant il sort au grand jour…
  • Oui, mais Jean-Pierre, ce cinéma reste quand même minoritaire, c’est ça que je veux dire…
  • Regarde… Il y a très longtemps, j’allais dire une vingtaine d’années, on avait lancé une opération qui s’appelait déjà à l’époque « Le Printemps du Documentaire », parce qu’on sentait qu’il y avait des documentaires qui arrivaient mais qui ne trouvaient absolument pas leur public, qui étaient plutôt des publics de festival ou des choses comme ça, on a donc fait cette opération pour faire remonter ces documentaires, leur trouver un public. Alors maintenant, c’est différent, on pourrait dire que le documentaire est sauvé parce qu’il en sort dix par mois sur les écrans, chose qui n’existait pas il y a vingt ans…
  • Oui, mais ça reste une niche quoiqu’il en soit. Un documentaire qui va faire 50 000 entrées, c’est juste un exploit absolu quoi…
  • Et voilà… On n’est pas d’accord, mais c’est normal, c’est fait pour (rires).

Je reprends la parole.

  • Certes, vous n’êtes peut-être pas d’accord, mais moi je vous trouve assez complémentaires. Jean-Pierre, je vais vous soumettre à ce chiffre : 2,9 % des 35 713 communes de moins de 10 000 habitants, Crest en fait donc partie, sont équipées d’un cinéma. Est-ce que ce chiffre, 2,9% il n’est pas dérisoire ?
  • Mais c’est magnifique ! Allez dans n’importe quel autre pays du monde et vous n’aurez pas ce chiffre là… Même si on est qu’à environ 3%, je trouve ça magnifique parce que, je le redis encore une fois, c’est une exception française, dans aucun pays du monde, vous allez trouver une salle de cinéma dans une ville comme Crest. Ca n’existe plus. C’est bien parce qu’il y a une politique depuis très longtemps en France, qu’on a qualifié « d’exception culturelle », que les Etats-Unis voudraient bien voir disparaître parce que ça leur pose des problèmes, qui a fait qu’il reste encore des cinémas à Crest, à Die, à Loriol… Dans un monde rêvé par certains, il y aurait un cinéma à Valence, à Lyon, à Marseille et Avignon peut-être, et on s’arrête là. Moi je suis extrêmement satisfait de ce chiffre.
  • Organiser la programmation sur trois salles, soit avec les rotations, environ huit films par semaine, c’est une histoire d’harmonie et de contraste, un peu comme un peintre face à sa palette de couleurs… Jean-Pierre Point, comment faites-vous pour rester impartial ? Ou si je pose la question différemment, est-ce que la programmation de L’Eden vous ressemble ?

En arrière-plan, les rires de Laurent Devanne se font entendre. La question a l’air de beaucoup l’amuser.

  • Vous parlez de palette du peintre, alors moi je suis moins artistique que ça, moi je pars du « menu du restaurateur »… Alors ce n’est pas « mon » cinéma, c’est le cinéma des crestois et du bassin de vie, et moi j’essaie de faire et proposer « un menu », j’aime beaucoup ce terme là, de faire un menu chaque semaine, où chacun puisse y trouver ce qu’il a envie. Donc si c’était « mon » cinéma personnel, avec mes goûts personnels, on n’aurait pas du tout cette programmation là, mais on aurait aussi peut-être peu de spectateurs assis dans nos fauteuils. Moi je dois offrir, je reprends votre image, « une palette » la plus large possible. Et ça ce n’est pas facile à faire.
  • Le cinéma ne doit en aucun cas être sectaire ?
  • Il peut l’être. Il peut l’être s’il y a une offre à côté. Un cinéma peut être sectaire, enfin « sectaire », ce n’est pas le mot, mais peut être très pointu, si à côté il y a un autre cinéma qui fait que du divertissement, mais encore une fois, moi je suis tout seul sur la ville. Alors on a des films de divertissement qui ne sont pas forcément à mon goût, mais ils sont aussi là pour pouvoir passer des films plus difficiles. Je fais en sorte que de 3 ans à 99 ans, chacun puisse chaque semaine, se dire : « tiens je vais aller où m’aérer la tête, ou aller réfléchir sur un problème sociétal grave ».
  • Un Eden transgénérationnel… Le paradis ! Laurent je reviens vers vous, parlez-nous de vos séances Cinéclub rebaptisées les séances « Flashback ».
  • On a repris la tradition de la formule Cinéclub qui existe depuis les années 30, qui part d’un postulat : il y a une histoire du cinéma, il vient de quelque part, et tous les films qu’on voit aujourd’hui sont d’une certaine façon indirectement « sous influence » d’un passé, et que nécessairement, c’est toujours intéressant de se pencher sur ce qui s’est passé avant. Donc nous avons instauré ce rendez-vous qui a lieu une fois par mois, ce sont des cycles de trois films de découvertes de cinéastes.
  • A ce propos, qu’est-ce que ça vous inspire quand on interroge « les cinéphiles », que quasiment à chaque fois sorte le même tiercé des meilleurs films de tous les temps… Je le cite dans le désordre : il y a « La nuit du chasseur » de Charles Laughton, « Citizen Kane » de Orson Welles, et « La vie est belle » de Franck Capra… Bref, les trois meilleurs films du monde selon « les professionnels de la profession », datent respectivement de 1955, 1941, et 1946…
  • Oui (rires)… Je ne sais pas où vous avez trouvé cette liste, j’en connais plein d’autres qui maintenant incluent des films beaucoup plus récents. En fait ce sont des listes qui se renouvellent en permanence…
  • Donc, vous ne vous inscrivez pas dans la file de ceux qui disent qu’on a cassé le jouet avec « le nouvel Hollywood », symbolisé notamment par les films de Steven Spielberg ?
  • Non, non, non, il n’y a rien à exclure. Je veux dire, le cinéma se renouvelle en permanence donc nécessairement les listes vont se renouveler également, bon alors forcément, il y a des œuvres qui arrivent à traverser le temps mais je pense qu’aujourd’hui il y a plein d’auteurs qui entreront dans ces listes là dans vingt ou trente ans… En fait le cinéma « de patrimoine », c’est un cinéma qu’on considère, d’un point de vue technique, qui en gros a, je crois que c’est vingt ou vingt cinq ans, c’est à dire qu’aujourd’hui on considère qu’un « film de patrimoine » c’est un film qui a vingt cinq ans, donc vous voyez, c’est pas si vieux que ça.
  • Monsieur Point ?
  • Bon moi cette liste je ne sais pas ce qu’elle vaut, après, peut-être que c’est entouré d’un certain… bon, c’est sans doute un gros mot de dire ça, mais d’un certain snobisme intellectuel. Tout à l’heure vous disiez que Laurent et moi étions complémentaires, moi ma position c’est que le meilleur film c’est celui qui va se faire demain.

  • Je vais tout de même vous poser la question, quel est le film que vous conseilleriez à votre meilleur ami ?
  • C’est impossible à dire comme ça… sans y avoir réfléchi, mais accessoirement c’est peut-être les films qui me restent de ma tendre jeunesse, qui sont restés gravés dans ma mémoire, il n’y en a pas beaucoup, alors ça va être un film du patrimoine, au risque de paraître bizarre, mais moi je crois à ce jour que l’un des films les plus fort qui reste au fond de ma mémoire, c’est « L’important c’est d’aimer » de Andrzej Zulawski. Parce que c’est celui qui m’a le plus touché au moment où je l’ai vu, peut-être que si je le revoyais là, aujourd’hui, je le verrais différemment… mais je pourrais vous en sortir trois cent que j’aime bien, c’est compliqué, mais si vraiment je devais dire à un ami : « avant de mourir, va voir un film que tu n’as pas vu », même si ça l’inciterait à mourir plus vite, ce serait « L’important c’est d’aimer » (rires).
  • Je change complètement de sujet, et pour parler en termes cinématographiques, après l’unité de lieu, la salle L’Eden, après l’unité de personnes, en l’occurrence vous deux Messieurs, nous allons parler de l’unité d’action. Comment se gère une salle de cinéma, est-ce que finalement ça reste un commerce comme un autre ? De façon plus provocatrice, gère t-on un cinéma comme on gère une épicerie ?
  • (rires). J’espère qu’on a une approche différente des grands supermarchés que sont les multiplex. Alors si vraiment il faut faire une analogie avec le commerce, j’espère que nous sommes une épicerie fine, dans laquelle on essaie d’avoir un accueil un peu plus personnalisé que dans un multiplex, et une proposition de films et d’ouverture d’esprit différente. Mais les deux doivent coexister. Je ne suis absolument pas en guerre contre les multiplex, je pense qu’ils ont leur rôle à jouer, c’est quand même eux qui ont tiré la fréquentation nationale depuis des années et des années. Alors c’est toujours dangereux quand on annonce des chiffres, mais il doit y avoir je crois, sur les 3500 salles de cinéma qu’il y a en France, 500 multiplex à peu près, qui à eux seuls trustent 75% des entrées, donc vous voyez ce qui reste pour les 3000 autres salles… il n’empêche, il faut que tout le monde existe. La difficulté et la grande chance qu’on a eue en France, c’est de pouvoir faire coexister ces deux monde là, qui à mon avis sont des mondes un peu différents. Le multiplex et le cinéma indépendant , de même que doivent coexister, même si c’est de moins en moins vrai, la grande surface et l’épicerie fine.
  • Ne prenez-vous pas le risque de ne vous adresser qu’aux seuls crestois qui ont la possibilité de venir à L’Eden, quitte à vous couper des communes voisines, pour qui se pose la question du transport et du parking…
  • Il y a des expériences de cinéma dans les villages, nous même on en a fait, on a travaillé et on continue de le faire, à apporter du cinéma dans les villages, même si c’est une initiative estivale. Après, on a quand même la chance d’avoir un cinéma de centre-ville, c’est à dire qu’il y a une partie des habitants qui peut venir à pieds ou à vélo, à l’inverse de nombre de salles qui se sont installées dans les extérieurs des villes, ce qui oblige tout le monde à s’y rendre en voiture. Vous parliez tout à l’heure des presque 3% de cinémas sur les communes, alors ça devient compliqué parce que le cinéma c’est de la culture mais c’est aussi une économie, et il faut bien que les deux vivent ensemble. Vous savez, même pour prendre le train, très souvent une partie du trajet se fait en voiture… on ne peut pas amener tout partout… Sinon, après, on reste chez soi, et il reste la télé.
  • Comment avez-vous géré depuis deux ans la crise du Covid, quelle est l’organisation que vous avez mise en place ? D’abord, en avez-vous souffert ?
  • On en a forcément souffert parce que depuis 130 ans de cinéma, c’est la première fois dans l’histoire du cinéma qu’on a fermé des salles. Pendant les guerres on ne les a pas fermées, là sur la problématique Covid on a fermé pratiquement un an en deux fois les salles. Çà n’était jamais, jamais arrivé depuis la création du cinéma. C’est dur à vivre. Ça a mis un coup important dans toute l’industrie du cinéma, parce que nous sommes le dernier maillon de la chaîne, mais on passe des films que nous ne fabriquons pas, donc devant nous il y a toute une industrie qui elle a encore plus souffert que nous. On a effectivement été fermé, ça a créé une coupure avec les spectateurs, une coupure forte, qui va mettre du temps à se cicatriser complètement. Mais on a été aussi, et il ne faut pas le nier, relativement bien aidés par l’état, par les aides que l’on a eu pour nous permettre de tenir. Mais les aides c’est pas tout, on le constate, il y a eu une coupure, une crainte d’une partie des spectateurs, ou peut-être une flemme, j’en sais rien… se dire, il faut faire un effort beaucoup plus important maintenant qu’avant, pour mettre un masque, essayez de ne pas se mettre trop proche d’un voisin… Et ça je ne l’ai pas vu venir, autant on a vu venir que ce serait difficile d’organisation, c’est un peu bizarre tout ce qu’il s’est passé, mais ça c’est valable pour tous les corps de métiers, là on en parle beaucoup chez les scolaires, c’est pas bien stable les règles qu’on a eues, mais ce que moi je n’ai pas vraiment vu venir, parce que je n’y croyais pas trop, c’est la perte permanente d’une partie de notre public. Soit il s’est retourné vers d’autres médias, mais ça je ne saurais le quantifier, en tous cas il n’a pas repris le goût à la découverte, le goût à ressortir, le goût à vivre ensemble, et il faudra du temps je crois. Il faudra du temps.
  • C’est l’occasion Monsieur Point… Profitez-en ! Quels mots utiliseriez-vous pour vous adresser aux lectrices et aux lecteurs du brillant.fr afin de les réconcilier avec le 7ème art en général et L’Eden en particulier ?
  • Que dire ? Bon, évidemment c’est notre rôle de les convaincre, je pourrais toujours dire qu’il n’y a jamais eu un seul cluster dans les salles de cinéma, on a toujours pris des précautions importantes, maintenant il y a le pass sanitaire et d’autres choses qui vont arriver, enfin… il y a nettement moins de craintes à s’asseoir dans une salle de cinéma que d’aller faire ses courses dans un supermarché, mais ça c’est le côté facile de la chose. A l’évidence il y a une dynamique qui s’est cassée, et comme toute dynamique qui se casse, c’est très facile à casser et c’est extrêmement long à faire revenir. Moi j’ai espoir que ça revienne, mais qu’est-ce qu’on peut faire de plus que ce qu’on fait habituellement ? Je ne sais pas. Notre rôle c’est de continuer malgré tout à faire notre travail, c’est à dire à proposer des animations, à proposer des débats… Je le répète : nous sommes le derniers maillon de la chaîne, or si la chaîne se brise ou si les films qu’on propose manquent d’intérêt pour tout un tas de raisons, alors les gens ne reviendront pas facilement. Depuis la pandémie, il n’y a pas eu le film « déclic », qui a fait revenir les gens en masse vers les salles. Il n’y a pas eu un « Intouchable », il n’y a pas eu un « Titanic »… moi je fais toujours l’analogie avec le boulanger qui constate qu’il n’y a plus personne qui vient dans sa boulangerie, il peut se poser la question et se dire : « mon pain il est pas terrible, je vais changer de recette ». Moi si personne ne vient dans mes salles, je ne peux pas changer la recette de ce que je propose, donc on fait avec ce qu’on a, et il a manqué ça je crois… il a manqué le gros film qui rassemble tous types de spectateurs en masse, pour réenclencher la dynamique, donc on l’attend.
  • Vous pensez qu’un pays en crise fait de meilleurs films qu’un pays opulent ?
  • Je crois que c’est une tromperie de dire, il faut créer dans la douleur parce que c’est nettement meilleur, ou bien, il faut à tout prix voir ce film parce qu’il a été fait par un détenu iranien dans sa cellule, non, je n’y crois pas. Mais ça dépend des individus. Il y a des individus qui ont besoin de souffrance pour créer de belles choses et d’autres qui ont besoin d’être stables et dans une vie opulente. La création n’est pas forcément liée à une chape de plomb qu’on se met sur la tête, après le réalisateur maudit qui a fait son film ça existe, mais je pense que le réalisateur heureux qui a fait un très bon film, ça existe aussi. Vaste question… Mais j’ai à mon tour une question à vous poser Mathias, vous-même, quel est le dernier film que vous avez vu, quels types de films aimez-vous voir, et êtes-vous retourné dans une salle obscure depuis les problèmes de pandémie… ?
  • Alors, voici mes trois réponses. Le dernier film que j’ai vu, je l’ai vu ici-même à L’Eden, il s’appelle « L’homme de la cave », et j’ai été agréablement surpris par la qualité du film et la performance des acteurs, il y a Daniel Auteuil qui y est excellent. Ensuite il y a les films que je vois en DVD, et récemment j’ai enfin vu « Bac Nord », ce film qui a tant fait parler de lui, au point de servir d’argument à certains politiques, et là, on revient sur la différence de perception entre réel et fiction, enfin pour vous répondre sur la nature de mes choix filmiques, je vous dirais que je ne me considère pas comme un cinéphile, mais plutôt comme un cinéphage.
  • Une devise que je pourrais faire mienne.
  • J’espère que 2022 va vous combler de bonheur.
  • En espérant que cet article ait réussi à maintenir allumée la flamme des passionnés de cinéma, et qui sait ? A rallumer peut-être une flamme vacillante, toujours est-il que lebrillant.fr ne peut que vous encourager à vous faire une toile, et renouer avec l’atmosphère feutrée des salles obscures. Tiens, et pour conclure, sachez qu’à partir de mercredi prochain, donc pour la semaine du 12 au 18 janvier les films :
  • Scream / Permis de construire (reporté) et remplacé par Adieu Monsieur Hoffmann / Tromperie / En attendant Bojangles / Nos plus belles années / Mica / Pingu et Tous en scène 2 seront visibles à Crest dans les trois salles du cinéma L’Eden.
  • Et si on retournait au cinéma? Avec les précautions d’usage, cela va de soi.

  • Mathias Deguelle.

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