CREST : LA TOUR EN PLEIN COEUR.

Bonne année les brillantes, bonne année les brillants, bon… soyons lucides, l’année 2022, ne sera peut-être pas meilleure, mais raisonnablement, souhaitons qu’elle soit moins pire pour nous tous. Ce sera toujours ça de gagné.

Pour cette rentrée 2022, lebrillant.fr se devait d’être littéralement à la hauteur !

Cela-dit, si nous habitions Athènes, nous aurions consacré cet article au Parthénon, si nous étions en Égypte, nous l’aurions fait sur Khéops, si nous étions à Pise… Mais, et c’est heureux, nous sommes dans la belle ville de Crest. Aussi, la petite équipe du brillant.fr a décidé à l’unanimité, pour ouvrir 2022, de consacrer le premier article de l’année à l’incontournable Tour de Crest.

Suivez le guide…

Ah, juste un détail, l’industrie du tabac devrait le noter sur chaque paquet de cigarettes : « fumer nuit gravement à la montée de la Tour de Crest », mais quand on aime, on reprend son souffle et… et de la base au sommet, on assiste à un spectacle unique.

J’ai rendez-vous avec Pierrick Blanc, c’est l’homme qui va me servir de guide pendant cette longue et arpenteuse rencontre, et qui va, incroyablement, se dédoubler pour nous.

  • Bonjour, je m’appelle Pierrick Blanc, je suis guide-médiateur ici à la Tour de Crest, j’ai 30 ans, et ça fait peu de temps que je travaille pour ce magnifique site, mais j’ai travaillé sur d’autres sites de Drôme et d’Ardèche, j’ai une licence et un master en histoire et patrimoine. J’ai travaillé à Suze-la-Rousse, dans le sud de la Drôme, ensuite j’ai passé quatre ans dans la fameuse grotte ardéchoise Chauvet 2, pour ensuite venir ici à la Tour, car la Tour de Crest et la grotte sont gérées par le même gestionnaire.
  • Comment un jeune homme comme vous en vient à s’intéresser aux vieilles pierres, aux vieilles bâtisses ?
  • Oh, moi ça a commencé très jeune, j’ai la passion de l’histoire depuis que j’ai dix ans. Je viens de la Savoie, et c’est un territoire qui est resté indépendant jusqu’au milieu du XIXème siècle, donc forcément, ce n’est pas la même histoire qu’on raconte en France, et ça m’a toujours passionné cette histoire dans l’Histoire, et notamment à travers les vieilles pierres. Et donc ici sur le plus haut Donjon de France, qui fut prison d’état et qui est rattaché à la Drôme, c’était comme une évidence.
  • Pierrick, vous allez maintenant nous proposer un numéro de transformiste. Vous allez vous éclipser quelques minutes, et nous revenir métamorphosé. Je ne bouge pas, je vous attends…

A ce moment du récit, alors que je me remets d’un essoufflement que j’attribue à mon grand âge (hum, hum…), j’ai à peine le temps de cligner des yeux, et hop… Monsieur Pierrick Blanc réapparaît métamorphosé, en tenue d’époque, des souliers jusqu’au tricorne. Notre véritable guide entre en scène.

  • Whouaaa… Je suis bluffé, quelle métamorphose ! Bonjour Major.
  • Bonjour à tous, je suis le Major Pierre Paul Alexandre de Montrond, j’ai été chef de la prison au XVIIIème siècle, j’ai le privilège d’avoir connu les trente dernières années de l’ancien régime, j’ai donc eu un destin très atypique puisque j’ai passé quasiment la moitié de ma vie en prison. J’y suis resté trente ans en temps que chef de la prison, mais avant ça, j’ai été moi-même prisonnier ! J’ai d’abord fréquenté la Tour de Crest en tant que prisonnier, puis, je suis devenu chef de la prison… A croire que le sort s’est acharné contre moi, puisqu’à la Révolution française, on me déchoit de cette responsabilité de chef de la prison, en revanche on va me remettre derrière les barreaux, tout ça parce que mon fils a fui la France, et donc a été déclaré « ennemi de la Révolution ».
  • Major, c’est avec beaucoup d’humilité que je vais maintenant vous suivre pour cette visite. Tiens, je vais tester vos connaissances des lieux, la Tour est un ensemble de combien de pièces ?
  • Il m’est facile de vous répondre. La Tour est un ensemble de quinze cellules, c’est surtout le plus haut Donjon de France, 52 mètres de hauteur, 257 marches, et arrivé à la cime du Donjon, on est à 300 mètres d’altitude. Maintenant Mathias, je vous invite à remonter le temps, êtes-vous prêt à devenir le spectateur de l’Histoire ?
  • Major de Montrond, je prends votre invitation comme un privilège irrésistible.
  • Je le constate, immédiatement, le Major Pierre Paul Alexandre de Montrond, maîtrise avec une aisance déconcertante l’art de l’ascension des marches d’escaliers. C’est le début de la visite, je le sais, le plus dur m’attend, je souris, je fais « bonne figure ». Le Major, me présente une première pièce. Effectivement, je change d’époque. Je demande des détails au Major.
  • Major, nous sommes donc ici dans une première pièce, que je vais qualifier… disons, de lugubre… Et face à moi des personnages de cire, ils sont installés sur un lit de paille, il y a deux groupes. Un groupe de sept personnages et plus à droite, un groupe de trois. Sans vous obliger, Major, vous nous devez des explications.
  • Je vais rassasier votre légitime curiosité. Vous êtes là face aux derniers prisonniers qui ont été emprisonnés dans la Tour de Crest. Vous noterez que je vous propose une chronologie qui va du plus récent au plus ancien, nous sommes donc en 1851. Ah… Je ne peux omettre de vous rappeler un fait souvent oublié : à Crest on va se soulever contre le coup d’état de Louis Napoléon Bonaparte, un soulèvement avorté puisque le futur Empereur l’avait anticipé, et il va enfermer tous ces révolutionnaires ici. Il faut savoir, qu’à l’époque la Tour a connu les pires conditions, on atteint le chiffre record de 457 prisonniers, tous retenus ici, là où la Tour est normalement prévue pour 250 personnes. Résultat, les cellules comptent jusqu’à 56 prisonniers, incarcérés dans la même pièce.
  • Je précise pour que tout le monde visualise, que nous nous trouvons dans une pièce qui n’excède pas les soixante mètres carrés.
  • Oui, c’est une pièce prévue pour onze personnes. Et là, vous noterez le type de personnages qui sont mis en scène. Des paysans, des ouvriers et à notre droite, trois bourgeois qui vont écrire une pétition. Parce que ces personnes vont réclamer un minimum de confort qui n’existait pas. Ils manquaient de chaleur, il fait très froid, on est en plein hiver, ils vont manquer de lumière, et ils vont avoir des conditions d’hygiène absolument déplorables.
  • Deux classes sociales différentes dites-vous…Mais, cependant, qu’est-ce qu’elles avaient en commun ?
  • Je rappelle que nous sommes au XIX siècle, et toutes ces personnes ont effectivement un point en commun : ce sont des Républicains. Alors sur 457 prisonniers, on a 6 femmes seulement… Mais toutes et tous étaient enfermés pour leurs idées politiques. Des opposants qui d’ailleurs vont laisser des traces de leur passage en faisant des graffitis sur les murs, et les messages du type « Vive la Liberté », « Vive la Démocratie » résonnent encore dans cette Tour… Alors, la nature des messages va dépendre de chaque prisonniers, parfois ce sont des messages assez simples, des dessins parfois très politiques, et ça nous en parlerons quand seront évoqués les Protestants. Ce fut le cas en 1851, lorsqu’un certain Jean-Louis Culty, en appela à « l’indignation générale » face à ces toutes ces conditions. Mais une nouvelle fois, je vous invite à me suivre…

Et devinez-quoi ? Bingo ! Des escaliers ! A ce moment, je n’ai que deux objectifs : ne pas être essoufflé(gérable), et ne pas transpirer(pas gérable).

  • Ouf, ouf… Major, quelle est donc cette nouvelle pièce ?
  • Nous continuons à remonter le temps, ici nous sommes en 1831. Et je n’apprendrais rien aux lyonnais si j’évoque « les canuts »…
  • Les fameux tisserands lyonnais qui se révoltèrent…

  • C’est ça. En 1831 il y a une première révolte des canuts, moins connue que la deuxième, qui aura lieu trois ans plus tard. Pour la première fois les ouvriers vont se révolter contre leurs conditions, là en l’occurence, ils se sont révoltés parce qu’on avait pas respecté les prix minimums. Et on a tendance a l’oublier, mais 70 de ces canuts ont été emprisonnés ici dans la prison de Crest qui à cette époque était quasiment vide, les canuts en étaient presque les principaux occupants. Tiens, suivez-moi, vous voyez ce que le mannequin tient en main, c’est l’exacte reproduction d’un canivet fabriqué donc, par les canuts. Bien, je vois que vous avez repris votre souffle, donc avec votre permission, la visite va se poursuivre…

Je donne ma permission au Major, et je ne peux que le reconnaître, je dégage des endorphines, plein… Des champs d’endorphines. Je vis ce moment où souffrir en arpentant ces innombrables marches devient presque drôle. Je redoute que ce ne soit qu’un moment passager.

  • Hum… Major, chaque pièce porte sa propre histoire, et chaque pièce donne une scénographie qui replace la Tour dans toute sa temporalité, alors… ? Quelle est cette nouvelle pièce aux proportions incroyables ? Mais, sauf votre respect Major, les personnages et la scène qui me font face, m’indiquent qu’à coup sûr, nous allons parler d’un oiseau qui voulait quitter sa cage… Mais je ne veux pas gâcher votre plaisir…
  • Je vous remercie. Cette pièce, en effet, ne ressemble à aucune autre, c’est là où on présente les « lettres de cachets », ces fameux prisonniers qui ont donné le surnom à la Tour de Crest : « La Bastille du Sud », parce qu’on enferme de façon arbitraire, on paie le Roi pour mettre quelqu’un en prison, et la personne reste enfermée tant qu’on continue de payer… (silence)…

– Major ? Tout va bien ?

  • Hum… Oui gamin, tout va bien… Il n’y a qu’à vous regarder pour voir que je vais bien. Ça fait 277 ans que j’habite ici… Je te rappelle qu’il y a 257 marches dans toute la Tour. Mais je m’égare… Parlons du fameux Philippe Rivoire. Donc, comme je viens de l’expliquer, Philippe Rivoire a été enfermé ici par une « lettre de cachet ». Alors c’est un noble venu de Lyon, qui est resté douze ans ici…
  • Sait-on pourquoi il a été incarcéré ?
  • Non. On ne l’a jamais su. D’ailleurs on sait très peu de choses de sa vie d’avant. En revanche ce qu’on sait c’est qu’ici dans cette cellule de la Tour, il va fomenter son coup pendant plusieurs mois, secrètement, avec deux autres complices. Ils vont dissimuler de vieux draps et de vieilles serviettes qu’ils vont nouer ensemble, puis pour accéder à la fenêtre qui est en hauteur, ils vont accumuler des tables et des chaises pour accéder aux barreaux, tout ça sans que les gardiens s’en aperçoivent. Ils arrivent à extraire les barreaux avec l’aide de charbons encore brûlants, ils font fondre le plomb qui scelle les barreaux, et au bout de huit jours, ils délogent deux barreaux. On est au matin du 29 novembre 1759, et les crestois savent très bien qu’en novembre comme en décembre, le brouillard peut régner (long silence), je vous dis ça parce que Philippe Rivoire est persuadé que son plan est infaillible. Il a même analysé l’extérieur, il a observé, et il a fait un croquis. Donc, il escalade la pyramide de chaises, il passe la fenêtre, se laisse descendre le long de cette corde improvisée, mais malheureusement… elle est trop courte (silence suspendu…), et nul ne sait aujourd’hui si il a lâché la corde volontairement en pensant être arrivé au bout, ou est-ce que c’est le manque de force, il avait 70 ans, qui lui a fait lâcher la corde… quoiqu’il en soit, il chute de dix mètres, et meurt sur le coup.

J’ai enfin compris comment visiter la Tour de Crest. Comment se gravissent ces successions d’escaliers sans aucun essoufflement, ni douleurs musculaires ou articulaires : la solution c’est l’apnée. Tu fais la grève de la respiration. Et on verra bien qui aura le dernier mot. La vérité ? Je n’en puis davantage. Je respire une fois sur deux.

  • Major, laissez-moi deux secondes. Un-deux… Ok, j’y suis. Nous sommes dans une nouvelle pièce, et je réalise une chose : l’épaisseur des murs, et, nous l’avons évoqué, l’absence de lumière. Un paradis pour claustrophobes !
  • (Sourire), Alors ici nous sommes dans la pièce qui résume le sort réservé aux protestants, qui ont « côtoyé » les lettres de cachets. Les protestants subissent les pires conditions d’incarcération, on est en pleine révocation de l’édit de Nantes, les Protestants sont pourchassés. Ici dans cette Tour de Crest seront enfermés des hommes, des femmes et même quelques enfants, qui sont torturés, quels que soient leurs âges. Et ceux qui ne meurent pas sous la torture, finissent par mourir par ces très mauvaises conditions de vie… Et ce sont les premiers à faire des graffitis sur les murs, dont ce célèbre « soleil à visage humain », certainement un symbole de la justice divine.
  • Ce qui est marquant, c’est combien tous les détails ont été respectés par les mannequins qui illustrent chaque scène historique, il y a les vêtements bien sûr, mais les coupes de cheveux, les barbes, tout cela contribue à donner plus de réalisme à chaque scénographie.

  • Oui, tout ça a été validé, c’est le fruit du travail d’un historien Gastien Virez, un spécialiste des prisons à l’époque moderne qui a travaillé sur la Tour de Crest, et ça a été reconstitué par la Compagnie du Dauphiné, spécialisée dans la reconstitution de films historiques… Oui, c’est le fruit d’un travail d’une précision remarquable. Et pour revenir à votre remarque sur la pilosité des personnages, c’est effectivement les coupes de cheveux, et la barbe que les protestants portaient à l’époque.
  • A quand datent tous les premiers écrits qui témoignent de la naissance de la Tour de Crest, et de la destruction du château qui était attenant ?
  • Les premiers écrits que nous avons retrouvés datent de 1119 / 1120, et attention ce n’est qu’une mention écrite, c’est à dire que la première Tour « en dur », attestée de façon archéologique, c’est la Tour d’origine, celle qui nous permet de gravir jusqu’à sa cime, qui est datée elle de 1145, mais j’y reviens les premiers écrits sont datés de 1119 / 1120 dans un lieu qu’on va appeler Christa Arnaudorum, soit « la crête des Arnaud ».
  • Parce que c’est la famille Arnaud qui en était les fondateurs…
  • Tout à fait, c’est la famille Arnaud qui a fondé, à la fois cette Tour, et la ville de Crest qui emprunte son nom à cette crête rocheuse.
  • Major, avouez-le il faut avoir de bonnes jambes et de bons poumons pour gravir toutes ces marches. Notez que vous pratiquez la Tour depuis tellement de siècles que ces grimpettes ont du entretenir votre forme. A présent nous nous trouvons dans une nouvelle pièce et à nouveau, je suis sidéré par le volume de celle-ci, elle est immense, et en son centre trônent quatre maquettes de bois. Expliquez-nous à quoi correspondent ces maquettes…

  • Alors puisque nous conservons notre volonté de remonter le temps, là nous allons revenir, non plus à l’époque de la prison, là on parle vraiment de l’aspect médiéval. Nous ne sommes pas n’importe où, nous sommes à l’étage du Seigneur, un troisième étage qui a été fondé par le Comte de Valentinois, où il avait fait installer ses deux appartements. Ces quatre maquettes correspondent aux quatre phases de l’évolution de la Tour. L’époque où elle va s’améliorer, s’agrandir. Donc au début ce n’est qu’une simple Tour de guet, « la Tour Vieille », qui est la Tour d’origine, qui va être agrémentée de deux autres Tours, « Tour de Croton » et la « Tour Neuve », et là où nous nous trouvons, c’était à l’époque une colonne vide, et oui… On oublie que le plancher que nous foulons ne date que de l’époque de la prison. A force d’amélioration, on en vient à cette bataille qui s’est passée entre le Comte de Valentinois et l’Évêque de Die, où on a eu des améliorations du Donjon, jusqu’à la fin du XIVème siècle, où elle va garder son aspect actuel.
  • Cher Major, expliquez-nous pourquoi l’emplacement géographique de la Tour n’avait rien d’anodin, elle se situe sur un passage…
  • Absolument, et j’ajoute que la rivière Drôme, dernière rivière sauvage d’Europe, n’a jamais été navigable et surtout était le long d’une route commerciale, et Crest va tirer sa richesse des péages, et oui, on n’a rien inventé, ça existait déjà à l’époque. Au moyen-âge on traversait la ville en payant une première fois à l’entrée, on payait une deuxième fois en sortant, et on payait même une troisième fois si on voulait franchir le pont. Un élément stratégique qui va être au cœur de la lutte entre le Comte de Valentinois, et l’Évêque de Die, encore eux, ce sera la guerre des épiscopaux qui va durer un siècle et demi, et on va se retrouver avec deux châteaux. Pendant très longtemps l’Évêque occupe le château supérieur, qui aujourd’hui correspond au parc et à la Tour, qui est le Donjon de ce château, et le Comte lui, occupe un autre château, c’est celui qui est au bout du promontoire rocheux, il est collé au château de l’Évêque. Donc en fait ces deux châteaux n’ont jamais vu de combats, c’était symbolique, mais la ville a bien été partagée entre ces deux Souverains.

  • Pouvez-vous Major de Montrond, nous dater la destruction du château qui n’est plus aujourd’hui ?
  • Alors en fait, on va dater les deux châteaux, car là nous allons faire un bond dans le temps. Après les guerres de religions, Henri IV signe l’édit de Nantes, met fin à cette guerre, mais son fils Louis XIII va essuyer les premières révoltes protestantes, Richelieu va alors lui donner un conseil, qu’on peut qualifier ma foi, de radical, car pour l’ensemble du Royaume de France, on va raser tous les châteaux, Places Fortes et Forteresses qui ne servent plus, et les deux châteaux de Crest sont alors démantelés, on ne laisse aucune pierre, on va creuser jusqu’aux fondations. La Tour, elle avait un soucis, c’est qu’elle était trop coûteuse, et les crestois ont voulu conserver le Donjon, alors il a été décidé de transformer ce lieu en prison, en 1633 ça marque un changement radical de fonction, désormais la Tour ne sera plus un Donjon, mais deviendra une prison d’état.
  • Ça y est, j’ai repris mon souffle. En fait quand on fait la visite de la Tour, le plus dur ce sont les 150 premières marches, après ça va tout seul… Enfin presque. L’infatigable Major Pierre Paul Alexandre de Montrond, me fait pénétrer dans une nouvelle pièce.

  • Major, la première chose qui frappe le regard, c’est que cette pièce reçoit un peu plus de lumière extérieure que les pièces que nous avons précédemment visitées. Et puis il y a cette cheminée aux dimensions disproportionnées, on pourrait y faire cuire un bœuf entier…
  • Ici nous sommes dans les appartements du Seigneur. Il faut savoir qu’au Moyen-âge, les appartements étaient toujours séparés en deux pièces, la chambre, qui est juste à côté et que nous verrons après, et la salle publique, où l’on pouvait notamment prendre le repas. Alors attention, la cheminée est monumentale, mais au Moyen-âge et même plus proche de nous, la cuisine est toujours au rez-de-chaussé, non pas pour les odeurs, mais plutôt pour les risques d’incendie. Alors ici nous avons une table massive qui ne date pas du Moyen-âge, c’est une table fixe, alors qu’à l’époque les tables étaient démontables… D’ailleurs dans peu de temps, cette table va être entièrement reconstituée sur le thème d’un banquet médiéval. Il est prévu « d’habiller » cette table, avec les bancs, les vaisseliers… On va donc installer la vaisselle, sur une nappe longère, sur laquelle les convives s’essuyaient les mains, il n’y aura ni fourchette, ni assiette, ce sont des ustensiles qui n’existaient pas au Moyen-âge, en revanche d’autres accessoires seront installés, comme un tranchoir, des épices, devant le Seigneur seulement, car on a tendance à l’oublier, mais les épices étaient très précieuses à l’époque.
  • Si je vous ai bien suivi Major, nous nous dirigeons maintenant vers la chambre à coucher.

  • Qui n’a rien à voir avec une chambre à coucher actuelle, là encore, les choses ont bien changé, mais c’est du au changement de fonction de la pièce elle-même, puisque plus tard elle deviendra une cellule pour prisonniers. En revanche c’est ici qu’on aborde l’Histoire de Crest, et notamment une histoire peu connue : Crest a fait parti des Grimaldi, en 1642 les Grimaldi obtiennent le Duché de Valentinois qui couvre la moitié de la Drôme, dont Crest, et paradoxalement , si Crest fait parti des Grimaldi, la Tour n’en fait pas parti car c’était une prison entre les mains du Roi de France… Je parle bien des Seigneurs de Monaco qui a l’époque n’avaient pas autant d’indépendance que maintenant, à l’époque ils étaient « Pères de France », sortes de vassaux du Roi de France, tout simplement.
  • Et me voici reparti pour une séance de grimpette, je rêve de deux bouteilles d’oxygène, ou d’un sherpa qui me porterait sur son dos, mais marche après marche, mon ascension est irrésistible, et j’en viens à bout avec seulement mes deux petits poumons. Un record !
  • Major, je n’en puis plus, dites-moi que nous sommes arrivés au sommet… S’il vous plaît…
=
  • Pas encore, pas encore…Ici nous sommes sur le premier toit, au milieu du XIV siècle, le Comte de Valentinois a l’idée de construire un toit, avec une pente inclinée. Ce qui est plutôt ingénieux car ça va permettre de récupérer les eaux de pluie, et ainsi d’alimenter la citerne du Donjon, pour résister aux éventuelles attaques. En revanche, il a utilisé des dalles de pierre en calcaire, jointées à la chaux, ce qui est loin d’être la meilleure des idées parce qu’en cas d’infiltration d’eau, c’est très poreux, résultat : l’état du toit s’est entièrement dégradé au bout de seulement cinquante ans d’usage, ce qui a poussé à la construction du toit actuel qui continue d’ailleurs à alimenter la citerne. Alors ici, il faut imaginer une salle de ronde où les gardiens allaient et venaient pour surveiller les alentours, tout en étant à l’abri des intempéries. Ce qui accessoirement pouvait aussi être un lieu de promenade pour le Seigneur, mais quoiqu’il en soit ce lieu était interdit aux prisonniers. Les prisonniers ne sortaient jamais, aujourd’hui on pourrait parler d’un confinement avant l’heure, parfois durant 30 ans !
  • Allez, comme dit la chanson « je mets un pieds devant l’autre », et j’emprunte un escalier aussi large que mes modestes épaules, pour entrevoir, pour voir, pour admirer… La lumière extérieure ! Le Major a réussi sa mission : me traîner au sommet de la Tour de Crest. L’air est frais sans être froid, mais surtout la vue est imprenable. A 360 degrés, c’est tout le Val de Drôme que je contemple, un belvédère saisissant.
  • Nous sommes à 52 mètres, nous sommes au dessus du chemin de ronde, on a vue sur l’Ardèche, ce qui permet de surveiller les ennemis des drômois (éclats de rires), là, à gauche il y a la forêt de Saou, et puis cette rivière, la Drôme qu’on voit très bien… Et puis, en contrebas, si vous regardez attentivement, il y a ce fameux promontoire rocheux, avec les stigmates aujourd’hui encore visibles de l’ancien château supérieur. Là, on voit la calade, ce chemin qui traverse aujourd’hui notre parc, forme un angle droit, il y a un mur, et de l’autre côté, toute la partie qui est en dessous, c’est l’ancien château supérieur, dont nous avons précédemment parlé.
  • Formidable, il faut être ici en hauteur, pour voir et apprécier les restes, les vestiges de ce que fût l’ancien château…
  • C’est ça, et là on se rend bien compte des dimensions, de l’ampleur de ce que fut l’ensemble de ces bâtiments. Regardez, on aperçoit même la Chapelle des Cordeliers…
  • D’ailleurs, j’en profite, pour tous les férus d’histoire crestoise, pour rappeler que lebrillant.fr a consacré un reportage à cette Chapelle des Cordeliers, et qu’il est disponible sur le site. Major, beaucoup de personnes s’interrogent sur la présence de ces quatre drapeaux et de leurs quatre couleurs. J’imagine que là encore, vous avez une explication…
  • Il faut reprendre le blason de la ville de Crest pour comprendre. On retrouve sur ce blason le bleu, le jaune, le vert et le rouge. Alors petit rappel, il est coloré d’argent sur sa partie supérieure avec trois crêtes de coqs rouges, sur fond d’azur bleu, il y a une Tour d’or, ou jaune, et en partie inférieur, sur fond vert un « C » d’or, ce « C » qui signifie « Christa Arnaudorum », le premier nom de la Tour. Tout est finalement inscrit dans le blason de la ville de Crest.

  • Tiens Major, me vient à l’esprit une question, à laquelle, une nouvelle fois, vous allez j’en suis sûr pouvoir nous apporter une réponse : Pourquoi la ville, la municipalité de Crest s’est désengagée de la gestion de la Tour, et pourquoi aujourd’hui cette responsabilité incombe à une société privée ?
  • C’est simple, il fallait redynamiser ce Donjon, et c’est pour cela que la ville de Crest, a laissé, et là je précise bien, en « délégation de service public », la ville de Crest reste toujours propriétaire des murs, mais c’est maintenant à la Société Kléber Rossillon qui doit gérer, et créer ces nouveaux projets, par exemple, le nouveau parcours créé en 2021, est l’élément phare de cette nouvelle gestion, il y a aussi le nouveau bâtiment d’accueil, avec une boutique de souvenirs.
  • Major, avec votre permission, je vais vous demander de quitter le rôle de Pierre Paul Alexandre de Montrond, et de revenir pour un instant le guide Pierrick Blanc, spécialiste des visites de la Tour… Parlez-nous des projets et autres initiatives qui auront pour écrin la Tour en 2022.
  • Nous allons participer à la Fête Médiévale de Crest. En 2021, à cause du Covid, on avait du décaler nos 900 ans, cette année il est bien prévu qu’on y participe… Parmi les nouveautés, cet été 2022, on va à nouveau lancer nos « dégustations au sommet », comme l’été dernier nous allons proposer des dégustations de Clairette de Die, et de chocolat, au niveau de la terrasse couverte, ce sera en fin de journée, avec je n’en doute pas, un magnifique coucher de soleil, visible depuis les hauteurs de la Tour.
  • La Clairette avec modération, parce qu’il ne s’agirait pas d’avoir un petit coup dans l’aile à cette hauteur.
  • Vous avez raison. Pour finir, j’ajoute que cet été, vont reprendre nos scénettes théâtralisées, qui ont un immense succès, avec notamment notre gardien récalcitrant, et puis il y aura la présence d’un deuxième gardien qui de temps en temps viendra faire un monologue explicatif sur la présence des Protestants dans la prison, mais c’est un discours empreint de tolérance, il y a également les « descentes en rappel » de la Tour, qui restent un immense spectacle, et puis il y a aussi les visites guidées dans les jardins et à l’intérieur, donc double visites guidées avec le Major Montrond que vous connaissez bien maintenant !
  • C’est ainsi que s’achève notre visite de la Tour de Crest, alors bien sûr un grand merci à vous de nous avoir lu, mais comme rien ne vaut l’émotion de la visite, lebrillant.fr vous invite, vous conseille, vous recommande de vous abandonner à la visite de cet emblème, une balade aussi sportive qu’instructive pour les grands et les petits. Un immense merci à Pierrick -le Major- Blanc qui s’est montré patient, compréhensif, érudit et pédagogue pour cette si riche visite. Après ce voyage dans le temps, et puisque 2022 vient de commencer, toute la petite équipe du brillant.fr vous souhaite un futur plein d’Histoire(s).
  • Mathias Deguelle.

3 réflexions sur “CREST : LA TOUR EN PLEIN COEUR.

  • 3 janvier 2022 à 17h54
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    Dromoise de la partie la plus orientale du département, j’ai beaucoup apprécié cette leçon d’histoire
    régionale.

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  • 29 juillet 2022 à 11h51
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    Bjr,
    J’ai lu que les Arnaud aurait cédé le château et donc la Tour a Des Blayn …
    Qu’en est il ? … vous n’en parlez pas …
    Merci pour votre réponse instructive …
    C, Clericy

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    • 29 juillet 2022 à 12h03
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      Bonjour Claudette, ce reportage sur la Tour de Crest date du début de l’année, ce qui a été dit c’est qu’une société privée en gérait l’exploitation, mais que la Tour restait la propriété de la ville. Maintenant je vais me renseigner pour savoir si effectivement cette transaction a eu lieu. Merci pour votre message, restez fidèle à lebrillant.fr

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