CREST: ÉDUCATEURS DE RUE, ENQUÊTE SUR LA PROTECTION DE L’ENFANCE.

Bonjour les Brillantes, bonjour les Brillants. « Les éducateurs de rue »… si tous nous connaissons leur nom, et leur existence, en revanche nous méconnaissons leur travail et leurs missions. Aujourd’hui lebrillant.fr vous propose une longue interview qui donne la parole à deux de leurs représentants qui œuvrent sur la ville de Crest.

Voilà, je fais court sur l’introduction de cet article, car vous allez le lire maintenant, nos échanges ont été très fructueux, instructifs et très complets, donc je laisse la parole à mes deux interlocuteurs.

  • Bonjour, je m’appelle Géraldine Pajeot, donc je suis éducatrice spécialisée à la sauvegarde de l’enfance, et dans le service « prévention spécialisée » depuis une trentaine d’années. 

Très bien, maintenant je fais pivoter mon micro vers notre second interlocuteur…

  • Bonjour, je suis Alexis Coutin, jusqu’il n’y a pas très longtemps, j’étais encore « le nouveau de l’équipe », puisque ça ne fait que onze ans que je suis là, mais on a embauché un nouveau collègue… Alors moi je suis éducateur spécialisé de formation, et notre collègue Wolfgang, lui il est psychologue de rue…
  • … donc ça c’est tout nouveau, c’est unique dans le département, et c’est expérimental. Mais pour revenir à notre mission spécialisée, c’est en fait une mission qui s’inscrit dans le périmètre de la protection de l’enfance, avec signatures d’accords internationaux autour de l’ONU, sur les droits de l’enfant et la garantie d’un minimum de droits fondamentaux : la sécurité, l’éducation, l’instruction, la santé etc, etc… Pour décliner toutes ces missions, on a mis en place tout un tas de dispositifs quand on rencontre des situations où ces droits-là ne sont pas totalement garantis. Je précise, et j’espère ne pas dire de sottise, mais l’UNICEF, tout comme l’UNESCO sont rattachés à l’ONU.
  • Ce que je vous propose, si vous êtes d’accord, c’est de continuer notre discussion en marchant puisque vous allez installer votre petite « charrette préventive» face à la sortie du collège/lycée Saint Louis à Crest
  • Quel est votre parcours à tous les deux, comment vient-on à vouloir s’occuper de la protection de l’enfance ? Géraldine ?
  • C’est surtout une question d’envie… Parce qu’il y a tellement de façon d’être éducateur spécialisé… ça va de la petite enfance à la maison de retraite en gros. Mais dans tous les cas, il faut être dans l’accompagnement, le lien, mais ce qui est spécifique à la prévention spécialisée, c’est la notion de libre-adhésion. C’est le fondement de la prévention spécialisée, la libre-adhésion ça signifie que nous avons un mandat qui n’est pas nominatif, contrairement à tous les autres éducateurs, où il y a « un début de mesure », et puis, « une fin de mesure »… Alexis, je te laisse compléter…
  • Oui volontiers, il n’y a pas ici une autorité qui va nommer un enfant, ou un adolescent, en disant « voilà la problématique, voilà la mesure », alors la mesure ça peut être soit un juge du côté de la protection de l’enfance, soit un juge du côté de la protection judiciaire de la jeunesse, soit des parents qui disent « on a un problème, on a besoin d’un coup de main », mais dans tous les cas, nous on a coutume de dire que « c’est du vertical-descendant », ça à dire que même si le jeune il est content d’avoir cette mesure et d’en bénéficier, de toute façon ça s’impose à lui et à sa famille, d’accord ? Géraldine, je te laisse compléter…
  • Oui, c’est cette notion de choix qu’on a avec la prévention spécialisée, parce quand je parlais de « mandat », ce n’est pas nominatif, mais territorial. On a un secteur d’intervention, où nous sommes financés, pour intervenir sur les jeunes de ce secteur, et après… libre à eux d’adhérer, ou pas.
  • Vous vous considérez comme le premier ou peut-être le dernier maillon de la machine judiciaire ? C’est ce que je dois comprendre ? Alexis…
  • Alors non, pas du tout. Effectivement, ce sont les jeunes qui vont « piloter » la relation, donc charge à nous d’être imaginatifs, d’être présents, d’être visibles, d’être familiers dans leur environnement, d’où ce qu’on appelle « le travail de rue »… Être présent au Skate-Park par exemple, où on a rencontré plein de jeunes comme ça, dans les établissements scolaires, partout où les jeunes vont se rendre… Nous, nous devons aller à leur rencontre, et essayer de les mettre en confiance, leur expliquer qui on est, ce qu’on fait, donc à partir de là ils prennent le risque de…
  • « Ils prennent le risque » ? Le risque de quoi ?
  • Quand tu es dans des pratiques qui peuvent être considérées comme immorales, illégales etc… Se confier à un adulte, dans leur esprit, à ce moment-là, ça peut être un risque. Mais à nous de les rassurer, donc on a un certain nombre d’outils, et la libre-adhésion, le fait qu’ils contrôlent la situation, c’est une façon de les rassurer, il y a aussi la confidentialité, qui est très forte en éducation spécialisée, c’est extrêmement important, quand on parle de cambriolages, de deals, de bêtises ou de mises en danger  dans lesquelles ils peuvent parfois se mettre, s’ils n’ont pas confiance en nous, ils ne nous disent rien. Nous on appelle ça « l’accroche »…
  • Alexis, dis-moi, comment arrive-t-on à « hameçonner » un jeune, même si je n’aime pas trop le terme… ?
  • Non moi, « hameçonner », ça ne me dérange pas plus que ça… En fait, tu sais, ça va être au cas par cas, même s’il y a des jeunes qui adhèrent très très vite. Mais ça dépend aussi de la problématique du jeune. Si la problématique du jeune, c’est par exemple, le décrochage scolaire, c’est plus facile, c’est moins honteux, c’est moins difficile de parler du décrochage scolaire que de parler de pratiques à risques au niveau sexuel, de consommation de produits, d’actes de délinquance, ou de vandalisme… ce n’est pas la même chose, donc le profil du jeune « primo-délinquant », il sera plus difficile, et il sera plus long à appréhender. Il y a des gamins où on sait par exemple, que plus on va leur courir après, moins on va les attraper, donc pour « ceux-là », on a des stratégies qui ne vont pas être les mêmes qu’avec un jeune pré-ado du collège avec qui ce sera plus simple. Mais la difficulté du pré-ado, ça va être la discussion. On verbalise moins facilement son mal-être à 14 ans, qu’à 16 ou 17 ans… Et nous on fait en permanence face à « un kaléidoscope » de situations, et puis voilà… Il n’y a que de différents profils.
  • Est-ce qu’au fond vous ne vous substituez pas aux défaillances parentales ? Géraldine…
  • Non, ça à aucun moment. Et les jeunes savent bien faire la différence, ils savent à qui ils s’adressent… Et ce que je voudrais ajouter par rapport à ce qu’a dit Alexis, c’est que ce qui compte pour nous c’est vraiment la notion de la durée. De notre présence dans le temps, et à force de se voir, à force de se croiser, ils voient qu’on est pas « dangereux », et alors, à ce moment-là, les choses vont se construire petit à petit avec le jeune… T’es d’accord avec moi Alexis ?
  • Oui, oui, tout à fait, et j’ajouterai même un détail qui n’en est pas un : Il y a un effet « viral », c’est-à-dire qu’ils se renseignent auprès de leurs copains, c’est-à-dire que l’orientation la plus simple vers nous, c’est quand un jeune dit à un de ses copains « tu devrais aller voir les éducateurs », ça devient donc une « prescription » faite par un pote, donc ça donne « si lui, il me dit ça, c’est qu’il les connait, donc il n’y a pas de danger ou de menace ». En fait, les orientations les plus difficiles c’est soit par les parents, quand il a une tension entre le parent et le jeune, parce que là, le jeune a le sentiment que nous sommes « un outil » au service des parents, et que pour lui, on est donc mandatés par ses parents. Et puis parfois, ça peut aussi être compliqué quand il s’agit des établissements scolaires, et que le jeune est en difficulté par rapport à son parcours scolaire, c’est ce que j’évoquais précédemment, dans ce cas, le jeune peut penser que nous sommes mandatés par le proviseur ou la CPE pour prescrire une action de prévention. Alors en général, avec le temps, on y arrive… même s’il est vrai qu’avec certains jeunes on ne pourra jamais rien faire.
  • Je vais être simpliste, mais est-ce que vous ne gagneriez pas en dépense de moyens et d’énergie à éduquer les parents plutôt que de prévenir les enfants ? Alexis…
  • Alors moi j’ai commencé par dire que je ne suis pas à l’aise avec les mots « éducateur spécialisé », moi je n’éduque personne. J’éduque mon fils, et c’est pas simple (sourire), et encore j’ai de la chance, j’ai un fils qui est gentil, qui est sage… Le terme « d’accompagnement », me plaît beaucoup plus… Moi je ne suis pas le père, je ne suis pas la mère, je ne suis pas l’oncle… Voilà. Tu n’es pas d’accord Géraldine ?
  • Oui, tout à fait… et il y a une notion très importante qui va faire que le jeune peut nous faire confiance, c’est que d’entrée de jeu, on part du postulat qu’on est pas dans le jugement. Ça c’est très important. Et les jeunes vont le vérifier, ça… on va prendre le jeune là où il en est, avec ses difficultés, avec ses problématiques, et on va pouvoir avancer à son rythme sur ce qu’il va souhaiter, même si nous, on a d’autres objectifs, on va quand même prendre ce temps-là, pour, encore une fois, avoir sa confiance, et avancer petit à petit sur d’autres objectifs. Quant aux parents… moi, je rejoins Alexis, ça me hérisse le poil, en revanche on peut être dans le soutien auprès des familles, parce que souvent on peut être amenés à faire de la médiation, on fait une sorte de « triangulation » entre nous, la famille et le jeune, on se met d’accord, on se met au point sur ce qu’il est possible de faire bouger ou pas, et à partir de là, avoir « une tierce personne », ça peut vraiment faire bouger les choses.
  • Pourtant, vous parlez de « soutien », moi je vous entends, mais parfois les problèmes que rencontrent les jeunes sont d’ordre psychologiques, psychanalytiques, voir psychiatriques… Or, vous n’êtes pas tous les deux formés pour ces problèmes de santé mentale…
  • Mais cette question de la santé mentale que tu poses, elle n’est pas réservée aux seuls psychologues ou psychiatres qui peuvent intervenir sur ces problématiques-là, et « heureusement », parce que des psys, de toute façon, il n’y en a pas… il n’y en a pas assez. Et puis historiquement nous sommes dans le « médico-social », donc on est bien dans le champ du sanitaire, du bien-être, et quand tu aides quelqu’un à conscientiser l’écart qu’il y a entre ses besoins fondamentaux et sa vie, et que ça a un impact sur sa santé mentale en terme de stress, en terme de dépression, en terme de réalisation de soi-même, en terme de confiance en soi, de regard sur soi… Il n’y a pas besoin de psychologue, tout le monde peut faire ça, d’ailleurs on le fait tous avec nos amis, avec nos proches…Moi avant de travailler avec spécifiquement des adolescents, je travaillais sur la consommation de produits, à tous âges, et bien, c’est un champ qui est hyper médicalisé, il y avait des éducateurs, des assistantes sociales, des infirmiers, la pluridisciplinarité c’est quelque chose d’important. Ah… Géraldine, tu sembles vouloir rajouter un mot…
  • Oui, au niveau de la pluridisciplinarité, je voudrais vraiment rebondir sur le fait qu’on travaille… alors, oui, nous ne sommes pas seuls, on a un gros réseau de partenaires, et… soit ça peut être sur la santé, ou au niveau médical pur, mais on peut parler de l’insertion, on peut parler du scolaire, enfin… voilà, nous on travaille avec toute une « brochette » de partenaires, sur lesquels on peut vraiment s’appuyer, grâce justement, à ce réseau territorial… Alexis… ?
  • Ce que dit Géraldine nous renvoie au « mandat territorial », et ce que ça génère c’est que nous connaissons très bien le territoire… Géraldine évoquait le partenariat, et elle a aussi parlé de « réseau », les partenaires ce sont des institutions, alors que le réseaux c’est des acteurs. Ce n’est pas tout à fait la même chose. Je te donne un exemple : On travaille assez régulièrement avec des acteurs socio-économiques, qui peuvent être des artisans, des entrepreneurs, des collectivités territoriales etc… Et le lien que nous avons avec ces acteurs fait qu’ils vont prendre des jeunes en stage, mais nous, notre rôle, c’est d’orienter ces jeunes « particuliers », qui ont des limites, en terme de compétences psycho-sociales, sur l’assiduité, le comportement… mais on a identifié en amont des acteurs qui « ont envie » d’accompagner ces gamins là, sur ces problématiques-là. Enfin, pour revenir « au territoire », c’est important. D’abord c’est pas nous qui le délimitons, parce que sinon… on aurait un territoire plus « large »… aujourd’hui nous sommes missionnés sur les communes de Crest, Aouste, Piégros, Mirabel les Blacons et Saillans… Sachant qu’avant, on était juste sur Crest et Aouste.
  • Vaste « domaine »… ! Vous êtes combien pour le « couvrir » ?
  • Alors on est deux éducateurs, et donc il y a Wofgang qui nous a rejoint depuis septembre, alors lui il est sur « un petit mi-temps », et il est « psychologue de rue », c’est tout nouveau, on a réussi à obtenir un financement de l’Agence Régionale de Santé, qui, dans la période post-confinement, cherchait à expérimenter de nouvelles réponses par rapport à la santé mentale des jeunes. Et comme nous, on est positionné sur la santé depuis très longtemps, l’ARS a été intéressée pour faire cette expérience… mais on est que deux. Avant 2015 on était trois, sur Crest et Aouste, puis il y a eu un certains nombres d’alternances politiques, sans vouloir entrer dans les détails, qui font que sous la présidence de Patrick Labaune, le département à ce moment-là, a souhaité recentrer les moyens de la prévention spécialisée, uniquement sur les quartiers prioritaires des « grandes » villes. Donc en gros, La Monnaie, Fontbarlette, Le Plan… enfin, voilà, les « quartiers de toutes ces villes », et nous, bah… en n’en a pas. Du coup on devait disparaître, et il s’est passé énormément de choses en 2015 : le territoire ne s’est pas laissé faire ! Les jeunes ont manifesté, les habitants, les parents, les partenaires, les élus… tout le monde a manifesté pour essayer de sauvegarder ce dispositif. Ces manifestations ont permis au département de rétropédaler « un petit peu », à maintenir un petit financement, et ensuite, les Mairies de Crest et Aouste sont venues chercher les trois autres villages : Piégros, Mirabel et Saillans, pour, je le disais, essayer de se maintenir à cinq communes. Soit : deux postes sur les trois.
  • Une bien petite armée pour un si grand territoire… Plus concrètement, vous vous occupez de combien de jeunes ?
  • Alors l’année dernière, je le dis « de tête »… on a accompagné à peu près 70 jeunes, et on est au travail avec une vingtaine d’autres, qui sont ce qu’on appelle « en accroche », la différence entre « l’accroche », et « l’accompagnement », c’est que quand on « accroche » avec un jeune, dans nos échanges, rien n’a été formalisé, il n’y a pas eu de rendez-vous, aucun objectif de travail n’a été mis en place, c’est juste… on se croise, on parle, et parfois on parle très vite de choses qui sont très très sensibles, mais ça se fait « au débotté »,  dans la rue, « comme ça »… et il y a ce moment, où nous, on va proposer une démarche formalisée au jeune, « j’aimerais bien qu’on reparle de ça, qu’est-ce que tu en penses ? Moi je te propose qu’on se revoit demain, à 14 heures à tel endroit, pour parler de ça », et à partir du moment où nous avons cette « formalisation » dans le lien, nous on bascule dans « l’accompagnement ». Mais comme « accrocher » un jeune ça peut être très compliqué et souvent extrêmement long, on en est parfois à devoir développer des trésors de stratégies pour tomber sur « lui », à repérer à quel endroit « il » traîne, et à y passer… et on ne passe que pour « ça », pour qu’on nous voit, moi je dis « bonjour » et « il » me répond… (un temps, des mains qui se croisent, une gorge qui déglutit, une inspiration profonde NDLR)… Écoute, je donne toujours un exemple, parce que c’est un accompagnement qui m’a vraiment vraiment frappé… Un des jeunes avec qui j’ai fait le plus de choses, c’était un jeune qui était en grande grande difficulté, il a fallu trois ans, juste pour qu’il réponde à mon « bonjour »… Alors c’est un cas un peu extrême, mais c’est « mon axe », c’est aussi ma réalité. Mais je vois dans les yeux de Géraldine que j’ai peut-être omis de préciser quelque chose… (rire).
  • Oui, j’aimerais vraiment attirer votre attention sur ce que nous appelons « l’audience »… C’est pour arriver à « ce temps d’accroche ». On est en présence avec des centaines de jeunes j’ai envie de dire… Par nos interventions dans les classes, notre présence en sortie d’établissement comme maintenant, les manifestations, enfin… partout où il y a des regroupements de jeunes, on essaye d’y être… le plus possible en tous cas, et c’est ça qu’on appelle « l’audience », et on a plein de jeunes qui nous disent « bonjour », qui savent qui on est, ils nous ont « repérés » et ils savent qu’on est « éducateurs de rue », et ça, c’est super important, c’est un peu « l’entonnoir », on a l’audience, on arrive à accrocher, et on est dans l’accompagnement.
  • Vous parlez d’entonnoir, vous n’avez pas parfois, le sentiment de faire « du goutte-à-goutte » ?
  • Écoute, je crois que l’année dernière, entre nos interventions dans les classes, et les questionnaires qu’on a fait passer pour « le diagnostic jeunesse », on a été « en présentiel », auprès de plus de mille jeunes ! Sur un an. Alors on  a fait 700 questionnaires, et on a fait des interventions auprès de 500 collégiens et lycéens, donc le voilà… « ce goutte-à-goutte »…. Pour arriver au final à 76 jeunes « accompagnés », donc oui… Le « goutte-à-goutte », on est complètement dedans, et on a besoin  de « brasser, brasser et encore brasser », tous ces jeunes… Pour travailler « l’audience » que vient d’évoquer Géraldine.
  • Oui, c’est ça… D’abord la première étape de notre travail c’est d’être « repérés », puis « identifiés », et ensuite les jeunes font le pas, la démarche est beaucoup plus naturelle. En fait il faut créer l’envie, il faut qu’ils soient « preneurs » (rire).
  • Excusez-moi d’intervenir, oui c’est moi, Alexis (sourire)… Géraldine je t’écoutais parler de l’importance de « l’envie », et j’aimerais avec votre permission revenir sur ce point qui est à mes yeux essentiel. Je te rejoins Géraldine, nous travaillons avec des jeunes qui essentiellement ont des objectifs motivés par « l’envie » et pas nécessairement motivés par « le besoin », et ce n’est pas la même chose… Parfois, on a un jeune qui est dans une situation « critique », et le besoin serait de travailler sur l’hébergement, le logement, la consommation de produits, et ça c’est criant, c’est urgent, c’est maintenant… Mais lui, il n’en est pas là. Donc, on va être obligés nous, de « se contenter » de travailler sur ce qui lui fait envie. Et des fois, il y a un écart, qui est monumental. Ça… ça c’est notre frustration. Mais, en même temps, c’est en suivant ce rythme-là, sans « lui faire violence », qu’on arrive à le mettre en confiance, et qu’on va pouvoir aborder… pas toujours, malheureusement, les problématiques les plus saillantes. Ensuite, il y a ce qui n’est pas quantifiable… C’est d’ailleurs la grande difficulté de la prévention, à savoir, l’évaluation de ce que nous faisons. Il y a une part… comme un iceberg, la partie émergée, qui est très visible, que tout le monde comprend, mais l’essentiel de notre boulot, il est extrêmement discret, parce qu’il est impossible de quantifier la nature et l’impact de nos rapports avec les jeunes ! C’est impossible… ! En plus, j’y reviens d’un mot, mais il y a tout ce qui est lié à la confidentialité, et c’est cette « part invisible » des éducateurs de rue, qui d’ailleurs est un statut qui nous a souvent mis en difficulté, parce que les responsables de la gestion des « deniers » publics, une responsabilité éminente, et bien… ils essayent de savoir combien rapporte 1 Euro. Et… oui, nous sommes confrontés à cette difficulté, mais c’est partout en France : « il y a quelque chose qui n’est pas compris » ou… qui est mal expliqué. Voilà. Géraldine, si tu pouvais prendre le relais (très large sourire).
  • Écoute, j’ai lu un article tout à l’heure, on est 3600 éducateurs pour la prévention spécialisée, sur toute la France. Voilà… tout est dit.
  • Néanmoins Géraldine, il me faut le dire, ici nous avons toujours été soutenus par les élus. Au moment où nous pouvions passer de trois salariés à zéro, les municipalités ont toutes été derrière-nous.

DRIIING, DRIIING…!!!

La sonnerie annonçant la fin des cours vient de retentir… Les élèves sortent et affluent vers « la charrette »…

  • Bien… D’abord je vais vous demander instamment de vous calmer tous les deux. Je suis quelqu’un d’hyper sensible, et votre enthousiasme me déroute… Bref,  je vais tenter de me reprendre et surtout de reprendre la main. Mais d’abord je vais essayer cette paire de lunettes qui restitue notre vision quand nous sommes sous l’emprise de l’alcool…
  • Brouh… Carrément flippant. Maintenant, si vous le voulez-bien, résumons : Tout le monde vous soutient. Vous êtes deux et demi si on compte le mi-temps de Wolfgang. Sur un territoire qui couvre « à la louche », 35 kilomètres de long sur 35 kilomètres de large. Grosso-modo : La surface de Monaco. Je plaisante. Mais en vous écoutant, quand on est trois face à un tsunami, on ne réfléchit pas à la couleur de notre maillot de bain… On priorise ! Alors c’est laquelle « la reine de vos batailles » ? Géraldine ?
  • Je pense qu’il n’y a pas de « reine de bataille »… Mais je vais te le dire, et je rejoins Alexis, ici les élus ont vraiment envie de s’occuper de leur jeunesse, après… « ils » nous laissent « maître-d ’œuvre », j’ai envie de dire… en fonction de ce qu’on va pouvoir repérer, identifier, et ils nous font confiance. Par contre, on doit rendre des comptes…
  • Donc, j’y reviens et j’y retourne… Quel problème numéro Un, a été « repéré », a été « identifié » par vous autres les « maîtres-d ’œuvres » ?
  • Alors, il y a la prévention des conduites à risques et la promotion de la santé, et notamment la santé mentale, ça c’est notre premier axe, l’autre axe, c’est le décrochage scolaire, donc ce sont des visites quotidiennes dans tous les collèges, enfin, et j’en viens au troisième et dernier axe, c’est un travail que nous allons faire auprès des jeunes qui ont « décroché »… qui sont, soit sans solution, soit qui sont « à la frontière » ou « dans » des dispositifs d’insertion… En gros, la Mission Locale, le dispositif Garantie Jeune… ça peut être aussi une association d’insertion, ça peut être l’école de la deuxième chance, ça peut être aussi des services civiques, voilà… Ce sont des « petits boulots », mais pour nous ils s’insèrent dans ce qu’on appelle « les chantiers éducatifs », en fait par dérogation, nous avons la possibilité de « porter » des petits CDD, et on a différents partenariats, qui nous sollicitent pour « faire un boulot », d’ailleurs on a fait beaucoup de transformateurs électriques notamment avec la ville de Crest… on a dû en faire seize à Crest ! On a eu des partenariats avec la Médiathèque, le Service Culturel, avec Val Accueil où on a rafraîchit des appartements, en principe là, on devrait travailler sur un transformateur sur la ville de Saillans, en partenariat avec un artiste local, qui va faire une fresque sur la structure…  Géraldine, tu as un mot à ajouter ?
  • Oui, juste pour dire que les services techniques de la ville de Crest nous donnent des « chantiers » régulièrement, surtout sur ce qui récemment concernait la peinture des portails des écoles, donc voilà… on a vraiment une palette assez large de gens avec lesquels nous pouvons être amenés à travailler… et surtout à faire travailler des jeunes, et ça c’est un support vraiment intéressant, dans le sens où pour la plupart, c’est leur premier contrat de travail, ça demande quelques papiers, enfin… ça nous permet de travailler sur plein plein de choses, en amont pour monter le contrat de travail, et après… le fait de passer du temps, d’être ensemble à travailler, à transpirer, et bah… forcément, ça renforce la relation, ce qui nous permet d’aborder les choses différemment. Mais je vois que Alexis veut rebondir…
  • Oui (sourire), parfois, pour deux jeunes embauchés, on a pu travailler avec six ou sept jeunes. Je m’explique. Quand on propose un chantier avec un jeune, on lui demande de passer au local, donc là on est dans la formalisation : « tel jour, telle heure, je t’attends au local, tu viens avec ta carte d’identité, ta carte de sécurité sociale, un RIB… » et parfois il faut en plus des autorisations parentales, donc il y a… il y a deux ou trois papiers… Mais résultat, il n’y a rien du tout… et bien, on a plein de jeunes « ok, ouais ouais j’arrive j’arrive », et puis… on ne les voit pas. Et concernant ces jeunes-là, c’est hyper intéressant ce qu’il se passe, parce que… quand il vont venir nous voir, pour nous dire « trouve-moi un boulot », je vais pouvoir lui dire « mais écoute, je t’en avais trouvé un… et t’es pas venu… en fait, tu n’es pas employable aujourd’hui : il y a trop de freins, et il faut qu’on travaille là-dessus d’abord », donc voilà, ce jeune il n’a pas profité du chantier, mais nous ça nous a permis de nous « décaler », d’une demande qui n’est pas en lien avec la réalité de ses capacités du moment, et d’aller au cœur de sa problématique, alors qu’il n’a pas mis les pieds sur le chantier. En fait, on a une part « invisible » qui est très importante, et nous le faisons un peu « hors-statistique », « hors-évaluation ».
  • Vous me connaissez un petit peu, vous savez que j’aime les chocs thermiques : Quels sont vos rapports avec les flics ? Pardon… avec les représentants de la loi…
  • On n’en a pas. On n’en a pas et ça peut être compliqué. Alors on travaille avec l’équipe de Police Municipale. D’ailleurs c’est marrant… j’en parlais hier soir chez moi… j’ai souvenir d’un jeune, et vous allez voir, ça illustre bien la possibilité de ce partenariat, c’était un jeune qui était alcoolisé sur la voie public, et qui insultait l’équipe de Police Municipale dès qu’elle passait, ou alors les Gendarmes… Bref, ces équipes-là auraient eu toute possibilité de « le mettre à l’ombre », en cellule de dégrisement, pour qu’il décuve quoi… Ce n’est pas du tout le choix qu’a fait Eric Cousin, le chef de la Police Municipale. Il m’a appelé, j’ai été voir ce jeune, et je me souviens très bien que je lui posais des tonnes de questions pour le faire réagir… juste pour qu’il bouge… Donc, pour en revenir au choix que la Police Municipale a fait ce soir-là, ça prouve qu’ils ont parfaitement intégré qu’il faut être aussi dans la prévention.
  • Dans les collèges, dans les lycées, en cas de faute, il y a exclusion. C’est ça bonne solution? Exclure pour punir ?
  • Évidemment non. Un élève qui a fauté qui « est passé à l’acte », va être exclu, il va rester chez lui et jouer à la Playstation, ce qui n’a absolument aucun sens en terme éducatif, non… en revanche on peut imaginer que cet élève passe des après-midi pourquoi pas, avec le maître-chien de la Police Municipale… avec « la médiation canine »…
  • Alexis, comment vous analyser les chiffres sans cesse ascendants concernant les décrochages scolaires ? 
  • Moi je n’ai pas d’explication  à ce qui produit du décrochage scolaire. Enfin, de façon structurante… Après… nous ce qu’on constate, heu… c’est le stress des jeunes, dans notre « diagnostic » c’est sorti très fort…  C’est est la perte de sens… Pour certains, de tous types d’apprentissages… « ok, on me fait faire des maths, mais ça va me servir à quoi ? », « on me fait faire de la physique, mais ça va me servir à quoi ? »… C’est-à-dire qu’on a des jeunes à qui « ça suffit », et d’autres, qui ont besoin de passer par l’expérimentation. Tu sais, quand la transmission du savoir est trop « théorique », il y a des jeunes qui décrochent… J’ajoute que factuellement, on sort d’une pandémie, il y a une crise économique, une crise climatique qui peut être angoissante, et puis il y a cette injonction de la réalisation par la consommation, c’est-à-dire que si au minimum tu gagnes pas 3000 Euros… t’es rien. Parce que t’as pas « la dernière bagnole », le machin, le truc… et mine de rien… ça les stresse. C’est une pression supplémentaire, tu crois pas Géraldine ?
  • Oui, c’est une grosse pression, que ce soit au niveau familial, de l’école, du système, et puis avec des gamins qui peuvent avoir des profils… très différents, avec parfois une hyper sensibilité, et eux ne « trouvent pas sens », dans le système scolaire…
  • Oui, on peut les appeler « les intelligences atypiques », et c’est vrai que ce n’est pas simple de les accompagner, surtout pour les parents.
  • Géraldine, Alexis je suis le génie qui sort de l’algorithme, je vous propose la réalisation d’un vœu (oui, je sais, normalement c’est trois, mais « les vœux ne sont plus considérés comme des « produits de première nécessité ». NDLR)… Abracadabra… ! Alexis…
  • Alors (rire), je parlais de notre territoire tout à l’heure, notre territoire ce n’est même pas l’intégralité de le 3CPS, c’est-à-dire Crest, Aouste, Mirabelle et Saillans, on est à 14 500 habitants environ… mais la mission elle s’ancre surtout sur la ville de Crest, puisque les établissement scolaires, les équipements sportifs, les commerces, les services publics… tout est concentré ici, alors que les jeunes qui viennent à Crest arrivent, proviennent, d’un territoire beaucoup plus vaste que celui pour lequel nous sommes missionnés. Là je parle de la CCVD, la communauté de communes, donc Grane, Allex… En gros on a toute la CCVD sauf Livron, Loriol, Mirmande, et Cliousclat. Alors, je vais répondre à ton « Abracadabra », moi, dans un monde idéal, ce que j’aimerais c’est ne plus être confronté à des jeunes que je croise tous les jours, qui sont de Grane, Allex, ou Eurre, mais sur lesquels je ne suis pas missionné. Ça nous met en difficulté. Alors… quand il faut, on y va quand même… Mais logiquement… Nos financements ne nous le permettent pas… Mais évidemment, on ne va pas laisser un jeune en difficulté parce qu’il est de Grane, et qu’il n’est pas « sur notre territoire »… On ne choisit pas ce métier là pour dire « non » à un gamin parce qu’il n’a pas la bonne adresse, c’est pas possible ça… Mais… Ça nous met quand même en tension, et donc j’y reviens (sourire), dans « un monde idéal », j’aimerais qu’on redéfinisse notre territoire. Que nous ayons un territoire beaucoup plus vaste, donc là on passerai de 15 000 à, 26 ou 28 000 habitants, donc l’idée ce n’est pas de travailler moins, mais c’est de travailler « plus cohérent », mais attention… Je reste lucide. Si on peine à tenir à deux sur le territoire actuel, nous ne tiendrons pas sur un territoire « doublé », donc moi, je « rêverais » de quatre postes d’éducs, avec Wolfgang notre pyscho et d’autres… Là, on pourrait faire du gros boulot… !
  • Vous avez de bons rapports avec Monsieur le Maire Hervé Mariton ?
  • Oui, il nous a défendu, il nous soutient et nous sommes toujours très en lien avec l’élu à la jeunesse Boris Transinne, l’élue au social Ruth Azaïs… Vraiment, c’est très fluide oui.
  • Y’a-t-il une question que j’aurais omis de vous poser ? Géraldine… ?
  • Oui… l’âge du public ! On ne l’a pas préciser, donc nous on travaille avec des jeunes entre 10 et 21 ans. A toi Alexis… !
  • Oui, puisque nous arrivons au terme de notre rencontre, il me faut préciser que nous travaillons aussi pour une association qui s’appelle « La sauvegarde de l’enfance et de l’adolescence de la Drôme », voilà ils sont très actifs, avec 250 ou 280 salariés, et parmi ces 280 salariés, il y a nous deux.
  • Géraldine, tu es maman ?
  • Oui.
  • Alexis, tu es papa.
  • Absolument.
  • Allez, on va se quitter sur une « question à la con »… Bon je constate que visiblement vous êtes tous deux d’accord… Alors. Est-ce que votre métier d’éducateurs de rue a, d’une manière ou d’une autre, eu une influence sur l’éducation que vous avez délivrée à vos enfants ? Géraldine…
  • Personnellement non, je dirais que bien souvent « les cordonniers sont les plus mal chaussés », mais, quand on est éducateur « au niveau professionnel », ça n’a rien à voir avec ce qu’on peut éprouver « au personnel », clairement… Alexis je te laisse conclure (rire)…
  • Oui et c’est d’ailleurs ce qu’on dit souvent aux parents, ce qui nous permet d’être à la bonne place avec ces jeunes c’est qu’on est pas liés à eux d’une façon affective qui serait « trop dans les tripes », j’ai envie de dire… et ce recul nous permet de ne pas paniquer, de procéder à des conseils que peut-être des parents ne pourraient pas se permettre de donner, donc c’est ça qui fait qu’on peut être à la bonne place. Et pour revenir d’un mot sur le « transfert » qui hypothétiquement ferait que mon boulot affecterait mon fils, disons que comme je connais les pratiques des jeunes, je vais pouvoir en parler plus facilement avec mon fils, là où d’autres parents… ne savent même pas que ça existe. Mais vous savez notre métier est un paradoxe, puisque quand un jeune va bien, nous lui sommes inutiles… et en parallèle nous avons une perception des problèmes de la jeunesse qui parfois peut être trop « inquiétée », on peut alors se dire que ce risque-là est important, alors que statistiquement ça ne l’est pas autant que ça. Mais, vraiment, il ne faut pas noircir le tableau, nos jeunes vont bien, enfin aussi bien qu’on puisse aller quand on traverse l’adolescence, l’adolescence c’est compliqué, et ça peut être « normal » d’être un peu moyen pendant ces années-là, mais ce sont des difficultés passagères, et on en voit plein qui pataugent pendant deux, trois ans et puis après, ça passe, et on les revoit quatre ou cinq ans après, ils vont super bien, ils deviennent papa, maman, on en a plein des histoires comme ça : on a été invités à des mariages… Voilà, la vie à ses deux faces, il y a les difficultés, et il y a de belles choses, et la pièce elle tourne… Malheureusement, il y en a pour qui c’est compliqué, c’est ceux qui nous intéressent le plus, alors forcément ça va avoir un effet sur certaines représentations que nous on va avoir, donc les diagnostics sont intéressants aussi parce qu’ils nous permettent d’objectiver les choses. Et le diagnostic que nous avons réalisé ne concernait pas spécifiquement les jeunes qui vont mal, c’était un diagnostic « sur l’ensemble de la jeunesse », et dans cette jeunesse-là, nous avons des jeunes qui traversent des difficultés ordinaires, et d’autres qui, en plus de ces « difficultés ordinaires » dues à l’âge, traversent des difficultés structurelles, au niveau familial, au niveau cognitif, au niveau psy, au niveau contextuel, et évidemment, la pandémie a accentué le niveau d’anxiété…
  • Ainsi que, je l’imagine, tous les déterminismes sociaux… Écoutez, je vous écoute depuis maintenant 3/4 d’heure, et je vous trouve touchants, parce que j’associe l’énergie de vos missions à une forme de dévotion… Alexis, je te vois froncer les sourcils, j’ai dit une sottise… ?
  • Non, moi je ne suis pas du tout dans la dévotion… heu… Géraldine ?
  • Non, moi je dirais que ce mot là ne me plaît pas du tout, je reste professionnelle, mais engagée, c’est ce qui me conviendrait le mieux, et… investie… je pense que c’est le genre de boulot qu’on ne pourrait pas faire si on n’y croit pas un minimum, parce que moi, j’y crois… Et il faut avoir l’envie, avant tout, c’est ça pour moi qui prime…
  • Oui Géraldine je te rejoins complètement, pour nous c’est un boulot qui a du sens. Alors malgré les contraintes financières qui nous amènent parfois « à bricoler » certaines choses, nous on exerce sur un territoire où on est reconnus, on a une autonomie assez importante, en plus… on a maintenant une certaine expérience, donc on ne fait plus d’erreur, les gens nous font confiance… et moi ce que j’aime beaucoup dans ce travail là c’est la diversité des situations… on dit tout le temps que nous sommes des « généralistes », on accueille tout, après soit on sait faire en direct, soit on a des partenaires, et on bricole parce que les histoires ne sont jamais tout à fait les mêmes, et parfois il faut véritablement « inventer » des solutions, et ça c’est assez stimulant de te retrouver face à une situation hyper « merdique » le matin, et d’avoir réussi à trouver une solution le soir, et là… tu rentres chez toi et tu as ce sentiment d’avoir été fondamentalement utile. Alors, je reviens à ta question, si « nous » on ne se reconnaît pas dans ce mot de « dévotion », c’est quand même assez rigolo de recueillir tous ces témoignages de jeunes, et ça durent depuis des années, où ils « découvrent » qu’en fait, Géraldine ce n’est pas mon épouse, et que je ne suis pas bénévole, que c’est un métier que j’exerce avec une collègue de travail, et qu’il y a donc une association… Alors effectivement, les jeunes ont souvent l’impression qu’on fait ça « en amateur », mais quand on a failli sauter en 2015, il y avait des jeunes qui nous disaient « de toute façon, c’est pas grave, ils continueront quand même… », et bien, non… moi j’ai quand même besoin de bouffer… ! Et tu vois, la prévention elle est pensée pour ça, elle est pensée pour ne pas « être marquée » institutionnellement, s’adresser à nous c’est facile, c’est s’adresser à Géraldine ou Alexis, ce n’est pas s’adresser à un « dispositif », ce n’est pas s’adresser à une association, ce n’est pas répondre aux juges, ou aux injonctions quelques-elles soient, et du coup forcément le métier n’est pas très « marqué et remarqué », mais ils le découvrent plus tard, donc oui, eux peuvent penser que nous sommes dans une forme de dévotion… mais non, moi, c’est mon métier, il est exigeant et passionnant, nous sommes tous engagés là-dedans, et moi ce métier me donne beaucoup de satisfaction… Enfin, je ne sais pas ce que tu penses de tout ça Géraldine… ?
  • En tous cas, c’est ce qui nous rend accessible vis-à-vis des jeunes, et ça c’est hyper important, et par exemple je pense là à ces jeunes qui déjà ont des mesures éducatives, que ce soit en placement ou en milieu ouvert, et qui en gros « cassent du sucre » sur les éducs’, qui nous racontent plein de choses, par rapport à leur rébellion sur le système éducatif et tout ça… et à un moment, on est obligés de les arrêter, et on leur dit « Oh… ! Tu parles aussi à une éduc’ là ! », cela-dit pour montrer à quel point ce n’est pas marqué pour eux.

« La charrette » de Géraldine et Alexis attise, je devrais dire « magnétise » les jeunes. Alors, je leur tends mon micro, après tout, ce sont quand même eux, les premiers concernés…

  • Bonjour, je m’appelle Damien, moi la présence des éducs’ de rue, je trouve ça super personnellement, parce que pour les jeunes qui ont besoin de parler, c’est génial, et il faudrait plus de « trucs » comme ça…
  • Est-ce que tu te sens concerné par les problèmes d’addiction, que ce soit à la nourriture, aux jeux vidéo, au cannabis ou à l’alcool… ?
  • Bon, je suis quand même un grand « gamer », donc ouais, voilà… Je suis quand même accro aux jeux vidéo…
  • Et pas un petit joint de temps en temps ?
  • Ouais… un petit peu… mais je le fais avec parcimonie, alors je ne sais pas si vous connaissez « parcimonie », mais je l’ai vu hier, et il était super gentil…
  • Bonjour, moi c’est Noé, je pense qu’on est tous plus ou moins concernés par ça, parce que la santé des jeunes, et bien… Il y a même un site du Gouvernement qui a sorti des chiffres, comme quoi les taux de suicides ils ont beaucoup augmenté, de 25% depuis 2021, à la même période…
  • Oui, mais la crise du Covid n’a fait qu’aggraver ces chiffres…
  • Oui, le Covid est passé par là, on est bien d’accord, mais il y a plein de facteurs qui font que les jeunes ne croient plus trop en grand-chose, et rien qu’aller en cours ça devient compliqué pour pas mal de gens… notamment pour moi, certains jours, comme beaucoup d’autres gens, ouais… En fait il y a trop de problèmes partout quoi…

Je quitte cette petite bande de garçons et je me dirige vers un couple, ils ne tiennent pas à ce que leurs visages apparaissent en photo, alors voici leurs mains jointes…

  • Bonjour je m’appelle Diego…
  • Tu en penses quoi de l’installation de cette « charrette » initiée par les éducs’ de rues de Crest, qui est installée ce matin face au collège/lycée Saint Louis ?
  • C’est une très bonne démarche, ça permet aux jeunes d’en apprendre un peu plus sur les protections, et vraiment je trouve que c’est une bonne initiative.
  • Toi, tu t’estimes « mal informé » ?
  • Moi non, je ne suis pas mal informé, mais ce qui est vrai c’est que certaines personnes en ont besoin, et c’est vraiment important… surtout pour les plus jeunes.
  • Bonjour, moi je m’appelle Ambre…
  • Est-ce que tu partages les propos de Diego, est-ce que tu penses que « ce supplément d’informations » est utile ?
  • Oui, moi je trouve que c’est intéressant d’avoir toujours plus d’informations, surtout que ces animateurs sont super gentils avec nous, ils sont super ouverts, et du coup, c’est plus simple d’en discuter avec eux… c’est un peu comme « des potes », et du coup pour avoir des informations, on est moins gênés.
  • Les addictions, qu’elles soient sur le jeu, sur cannabis, sur l’alcool, ou sur les écrans, c’est quelque chose qui est au fond de votre tête ?
  • Quelque part oui, ce sont des choses qui sont faciles d’accès de nos jours, et donc on a plus tendance à tomber dans ces addictions…
  • Diego, tu trouves ça dur d’être dans « la modération » ? Là je pense notamment à l’omniprésence des réseaux sociaux…
  • Actuellement oui. On est toujours plongés dans les réseaux sociaux, parce que c’est facile d’accès, tu peux t’y rendre à n’importe quel moment, donc oui, c’est très addictif… Et du coup, à l’usage, tu te rends compte que les réseaux sociaux c’est avant tout une perte de temps, en soi. Mais personnellement les réseaux sociaux « rapprochent », plutôt qu’ils « n’éloignent », t’es pas d’accord Ambre ?
  • Oui, mais après il ne faut pas non plus en abuser, parce que vu que c’est plus simple de discuter via des messages, après… ça peut devenir plus compliqué de discuter avec des gens dans la réalité.

Et c’est ainsi que se termine notre « petite » enquête. Nous avons essayé d’être le plus explicite possible grâce à Géraldine et Alexis, je les remercie tous les deux.

Et comme le disait feu mon Grand-Père : « Ah si jeunesse savait, et si vieillesse pouvait », un classique qui, c’est heureux, n’est jamais formulé par la jeunesse.

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Mathias Deguelle.

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