CREST : À VOTRE BON COEUR !

Bonjour les Brillantes, bonjour les Brillants. Sans le vouloir, c’est le Maire de Montélimar Julien Cornillet, qui est à l’origine de cet article du brillant.fr, en effet début octobre l’édile montilienne faisait voter cet arrêté   »  Est interdite toute occupation sur les voies ouvertes à la circulation publique, accompagnée ou non de sollicitation financière lorsqu’elles sont pratiquées par des personnes assises ou allongées sur le sol. Ainsi toute personne assise ou allongée sur le sol pourra être délogée, les regroupements de chiens en stationnement, même tenus en laisse »

Bon, cette décision s’explique par la volonté du Maire de faire revenir les classes moyennes dans son centre-ville désertifié au profit d’une zone commerciale de plus en plus vaste. De plus en plus laide.

Je me garderais bien de commenter cette décision, en revanche et puisqu’un tel arrêté n’existe pas à Crest, j’ai eu envie de creuser le sujet. Bon, d’abord, le premier constat c’est que la ville n’est pas envahie de clochards. Certains sont parfois assis face au pont Frédéric Mistral, au pied du buraliste, ou d’autres jouent de la guitare devant l’église… vraiment pas de quoi faire baisser le prix de l’immobilier. Mais Crest n’est pas Montélimar, et c’est très bien ainsi.

  • Bonjour, moi c’est Fab. Fab comme Fabien.
  • Fab, est-ce que vous pouvez me décrire votre situation physique ?
  • Oh, ben, moi je me sens bien… pour l’instant.
  • Tant mieux et pourvu que ça dure, mais ce que je voulais dire, c’est que là au moment où je vous parle, vous êtes assis sur la route.
  • Oui… Mais ça n’empêche pas que je suis bien dans ma tête. J’observe tout en faisant la manche, c’est la fin du mois donc je n’ai pas le choix.
  • Vous pardonnerez l’indiscrétion de ma question, mais la manche, ça rapporte ou pas ?
  • Non (rires jaunes), que dalle. C’est de la survie. Parce que d’habitude je touche le RSA, mais là, je suis comme beaucoup de personnes, quand arrive la fin du mois, il faut s’en sortir et trouver de quoi se nourrir.
  • Si je remonte à votre enfance, disons au moment où vous aviez une dizaine d’années, j’imagine que vous étiez loin de vous imaginer les fesses sur ce trottoir, avec la main tendue.
  • Mais après, c’est mon parcours, comme tout le monde j’ai fait des erreurs… Mais je ne m’en prends à personne, c’est juste mon sort… Mon destin. Voilà, c’est chacun son parcours.
  • Vous arrivez à situer le moment où les choses ont dérapé ?
  • C’était il y a longtemps ça. En fait c’est la vie, la société en général, je n’arrivais pas à m’intégrer et à m’investir, et puis j’avais des rêves un peu trop grands pour moi, et certainement que je n’ai pas été à la hauteur de ces rêves. Alors je me suis découragé, et j’ai renoncé…
  • Je me trompe si je vous dis que vous semblez inadapté à la dureté de cette époque ?
  • Ca c’est sûr. Je ne suis pas vraiment adapté. Mais on pourrait faire une liste immense de tout ce qu’il y a à changer. Déjà je trouve que les gens sont sont de moins en moins solidaires, et je ne dis pas ça parce que je fais la manche, non, c’est en général. Aujourd’hui les gens marchent à fond dans ce système, ce système veut nous diviser et les gens… et ben voilà. Tout le monde est individualiste, nombriliste…

PETITE PAUSE : A ce moment de la rencontre il se passa un phénomène étrange, certainement le face-à-face entre deux hommes qui savent gérer le sensible et le viril. Bref, sans m’en rendre vraiment compte, je passais du vouvoiement au tutoiement. Fin de la petite pause.

  • Tu m’amènes en plein hiver 1954, (« Chaque nuit, ils sont plus de deux mille recroquevillés sous le gel, sans toit, sans pain, plus d’un presque nu  » Extrait le l’Appel de l’Abbé, le 1er février 1954), ça fait quoi ? Presque 70 ans et nous sommes dépourvus pour tuer la misère.
  • Je suis tout à fait d’accord. Et donc les gens n’ont pas évolué. Au contraire, c’est le capitalisme à fond. Bon, après il y a des pays pires que nous. Un pays riche comme la France, je sais pas … Il y a des trucs qui ne devraient pas exister quoi. Je prendrais en exemple la France avec ses grandes idées… On a de l’histoire, quand même derrière ! La France des Lumières, la Révolution, bon on va pas citer les noms parce que là… (long silence) Maintenant la France là voilà, elle devenue toute petite… En esprit, hein… je parle de petits esprits.
  • Alors que paradoxalement, jamais le tissu associatif en faveur des démunis n’a autant occupé le terrain.
  • Ben, oui, initialement Coluche a créé « Les Restos », mais c’était du provisoire. C’était quand ça ? 85 ? Depuis comme l’état s’en lave les mains, l’association est devenue institution. Ben oui, maintenant que c’est fait, qu’est-ce qu’il en a foutre l’état. Ça l’arrange, ça le décharge, il n’a plus rien à faire. Tout est là quoi. Et puis chaque année, les queues elles se rallongent pour aller au Resto du Coeur.
  • Et avec un RSA on va pas bien loin.
  • Non… ! Ce n’est pas que financièrement ou quoi que ce soit. C’est…J’sais pas, le dialogue, plus personne ne se parle, c’est chacun dans son coin. Après les associations, c’est sûr, c’est bien. Dans beaucoup de pays ils ne font pas ça…ça c’est sûr. Je crache pas dans la soupe mais je le remarque au quotidien, les gens ne se parlent plus, tout le monde devient parano… C’est vrai, ça manque de chaleur tout ça.
  • Tu es crestois ?
  • Non, à la base je viens de Normandie.
  • Ça alors, mais quel bon vent t’amène ?
  • En fait j’ai vécu 10 ans à Die, et puis j’ai trouvé une copine à Crest, et je suis resté là. Là ça fait… 8 ans que je suis là. Alors j’ai fait des travaux saisonniers, mais là je suis grave malade, je suis en convalescence on va dire. Sinon, ouais, les vendanges, cueillette de fruits et tout…
  • Vivre au rythme des saisons, c’est un mode de vie qui te convient ?
  • Ouais c’est mon truc ouais. Au lieu de rester derrière un bureau pour faire carrière, non, ça c’est pas mon truc, pas du tout, faire toujours le même schéma ? Non, non… Je deviendrais fou.
  • Si tu en avais le pouvoir, qu’est-ce que tu changerais dans ce monde, dans notre monde ?
  • (rire), pitain… Celle là elle est pas mal comme question… ! (longue réflexion), le cerveau des gens. Aujourd’hui il va trop dans le sens du poil de la pyramide, on nous infantilise. Et puis là avec le Covid, ça c’est vu. Moi j’ai été étonné de voir tous ces gens se comporter comme des petits chiens. Moi je m’attendais à plus de rébellion. Le pire c’est que c’est pas que la France, c’est mondial. Hallucinant. Moi je ne suis pas vacciné parce que je suis contre, et je suis contre parce que je ne sais pas ce qu’il y a dedans.
  • A te croire on croirait vivre dans une société régie par la peur .
  • Mais c’est le cas ! Moi je le vois tous les jours. Et ça fonctionne en plus ! Bah oui, ils n’arrêtent de créer peurs sur peurs, c’est comme l’autre là… Mais si… L’autre qui est venu par la télé… Le Zemmour ! Il n’est pas là par hasard, son gagne-pain c’est d’agiter les peurs. Il est pile-poil au bon moment, à la bonne époque
  • Je change de sujet. Quoique, avec Zemmour tu as ouvert la boite de Pandore. Fabien, elle est comment la police municipale avec toi ?
  • Rien à dire, les flics ils me font pas ch**, non Crest c’est cool, j’ai vu des villes pires que ça, Crest c’est tranquille. Bon au début il m’ont mis deux amendes parce que je ne portais pas le masque…
  • Que tu ne paieras jamais.
  • D’après toi ? (rires) Avec quoi?
  • Il faut rester positif !
  • Bah, je ne vais pas m’écrouler non plus, heureusement qu’il y a des trucs qui me font rire dans le monde sinon on n’avance plus.
  • Tout a l’heure tu m’as dis que tu as une copine ici à Crest ?
  • Ouais, elle est à la maison là.
  • Qu’est-ce que je peux te souhaiter pour les deux ou trois prochaines années ?
  • Encore plus d’aventures. Comme je fais chaque année, je prends mon sac à dos, je bouge, je vois du pays, là j’ai fait l’Espagne, le Portugal, l’Italie… Bon pour l’instant je n’ai pas bougé d’Europe… Faut dire qu’avec le Covid… Mais ça viendra, faut y croire, faut y croire…
  • Tu as une bonne étoile ?
  • Je suis plus du genre à faire confiance à mon cerveau.
  • 2 + 2 ?
  • Plusieurs. (éclats de rire général).

Crest… ! Où sont tes mendiants ? Tes clodos ? Où sont tes indigents ?

Choux-blanc. Rien. Personne.

Mais après tout on est pas obligés d’être clochard pour simplement avoir un avis.

  • Bonjour moi c’est Patrice.
  • Et moi c’est Patrick.
  • Pour vous un clochard c’est quelqu’un qui ne veut rien faire, ou quelqu’un qui ne peut rien faire ?
  • Moi je dirais qu’il peut… et qu’il veut. En fait non, je dirais plus qu’il peut. Il peut rien faire.
  • Oui, je suis d’accord, c’est leur vie et c’est leur choix.
  • Mais il y a certaines situations, quand il y a surnombre, il faut les accompagner, les aider au maximum.
  • En tous cas, moi ils ne me gênent pas. Chacun ses libertés.
  • Vous pensez que les clochards sont libres ?
  • C’est peut-être eux qui ont la véritable liberté. Réfléchissez à la question. C’est leurs choix. On serait peut-être pas capable de vivre comme eux, mais eux sont peut-être libres après-tout. Bien sûr je ne parle que de ce qui ont fait le choix de vivre comme ça.

La pauvreté, l’indigence serait donc soit subie, soit volontaire.

Donc, forcément deux clans se font face.

  • Bonjour, je m’appelle Julotte.
  • Quel est votre point de vue sur ce qui n’apparaît pas sur l’échelle de la réussite, je voudrais vous entendre sur le statut de clochard.

-Moi je n’en vois jamais, j’habite dans un tout petit bled où il y a deux maisons et rien autour de 40 kilomètres, et donc je ne vois pas de clochards . Mais si les clochards font l’aumone c’est qu’ils ont besoin. Et je trouve le manque de centres d’accueil pitoyable. On est dans un pays riche, on n’est pas dans un pays pauvre, donc je pense que les gens qui n’ont rien doivent avoir ce qu’il faut pour vivre ou survivre.

  • Pour vous c’est le rôle des associations de combattre la faim ?
  • Pas seulement aux associations, mais à nous tous, le quidam, celui qui se balade on peut penser que c’est aussi son rôle. Or l’état s’en tape totalement… Mais vous m’avez posé une question particulière, vous m’avez demandé ce que j’en pensais moi… Moi je trouve ça atroce, mais j’aimerais bien qu’un représentant de l’état me dise ce qu’il pense de tous ces gens qui dorment dehors sous la pluie. Moi quand je vais dans une grande ville comme Paris, parce qu’ici ce n’est pas la même chose, et que je vois des femmes, des enfants dans la rue ou dans le métro, je trouve ça inadmissible, et on doit prendre ça en charge, et comme l’état ne les prend pas en charge, c’est à nous de le faire. On ne peut pas passer devant quelqu’un qui mendie sans… enfin moi, je donne toujours une pièce. Mais je trouve ça grave d’en être arrivés là, on ne devrait pas avoir à le faire dans un pays riche, il faut voyager pour voir que les pays pauvres n’ont rien à voir avec notre situation. Il devrait y avoir assez pour que ces gens là vivent dignement.
  • Et si l’aumône était désormais interdite ?
  • Si l’aumône devenait interdite, peut-être qu’alors ça pousserait l’État à prendre le problème à bras le corps. Je sais qu’ici il y a une pâtisserie chic et chère, bon si tu ressort avec une tarte à la myrtilles à 25 Euros et que tu croise quelqu’un qui n’a pas mangé depuis deux jours, y’a un truc qui va pas… Des fois, on a plus que mauvaise conscience, c’est inadmissible quoi.
  • Est-ce que la pauvreté n’est pas en train d’être banalisée ?
  • Oui, et même elle se banalise toute seule. Le fait que personne ne vienne en aide à des gens qui n’ont rien, effectivement heu… Moi je crois qu’à chaque fois que je vois quelqu’un dans la rue, je le vois. Parce que je le regarde, c’est un peu plus que le voir, je pose mon regard sur la personne qui est là, parce que je vous le dis, quand on vit dans des bleds à l’extérieur d’une ville moyenne, ou d’une grande ville, c’est un choc.
  • J’ai beau scruter, rues, ruelles, venelles et passages incertains, pas le moindre clochard dans les rues de Crest, j’en viendrais à penser qu’ils sont tous enchaînés et cachés à l’intérieur de la Tour.
  • Bonjour je suis Hervé.
  • Nous le constations avant que j’allume mon micro, et tous deux en convenions, des clochards, il y en a dans toutes les villes.
  • Absolument. Toujours été là. Dans toutes les grandes villes, j’ai toujours vu ce que vous appelez des clochards, qui peuvent être aussi des gens qui ont choisi, peut-être à une certaine époque, de vivre un peu en dehors, et qui maintenant… heu… dont je n’envie pas la place. En plus ce sont des gens qui sont un peu rejetés et qui n’ont pas la possibilité de vivre autrement. Mais enfin, vous le savez comme moi, il y a depuis plusieurs années une déresponsabilisation par rapport à l’ensemble de la population qui fait que les gens qui ne sont pas « installés » dans un contrat, un travail etc… N’ont pas d’autres possibilités que de demander l’aumône aux autres, ce qui est anormal, parce que tout le monde devrait avoir de quoi vivre.
  • Se réinsérer est possible, vous le pensez ?
  • Se réinsérer est toujours possible à condition qu’il y ait un potentiel soit municipal, soit de l’État, je pense à ce titre que l’État a une grande responsabilité pour aider ces gens à leur remettre le pied à l’étrier, par une politique de logement, de foyers d’accueil etc… D’ailleurs j’ai noté qu’il y a de plus de jeunes qui mendient et viennent me demander, alors qu’ils seraient bien mieux s’ils étaient pris en charge par un foyer quand ils étaient en fugue ou alors avec leurs parents tout simplement.
  • Vous pensez que la vie de saisonnier est un choix professionnel tangible ?
  • Oui ce peut être un choix de vie, parce qu’il existe des personnes qui ne peuvent pas se plier aux contraintes, notamment aux nouvelles contraintes, parce que les nouvelles contraintes elles sont aussi synonymes d’exploitation à outrance. Tenez, prenez par exemple les employés de certaines grandes surfaces, je ne citerai aucune marque, ont des écouteurs et doivent suivre strictement les indications, une véritable mise en esclavage, alors que les sociétés qui les emploient font des bénéfices colossaux… Et ils ne paient pas d’impôts… Ni en France… Ni ailleurs.

Vous ne trouvez pas ça un peu fort, lebrillant.fr commence un article en évoquant la peste de la misère, et on le conclue par le choléra des sociétés qui ne paient pas d’impôts.

Quelque chose me dit que la terre n’a pas finit de tourner.

Et puis tiens, pour conclure cette prose, j’émets le vœux que peut-être, il puisse devenir possible de bien ordonner sa charité en commençant par les autres.

Mathias Deguelle.

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